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L’aéroport doit garder son nom

PHOTO D'ARCHIVES, AGENCE QMI

Une pétition circule sur internet visant à faire rebaptiser l’Aéroport international Pierre Elliott Trudeau en l’honneur de M. René Lévesque. À l’heure d’écrire ces lignes, le document a recueilli près de 20 000 signatures, dont celles de plusieurs indépendantistes connus.  

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Cette pétition a pris naissance à la suite d’informations (la pétition parle de «nouveaux faits») selon lesquelles «dans la foulée de l’accession au pouvoir du premier gouvernement de René Lévesque, le premier ministre Trudeau a voulu comploter avec Paul Desmarais afin de déstabiliser l’économie du Québec, rien de moins.» 

Or, ces supposées «révélations» ne sont en réalité rien d’autres que les supputations d’un diplomate américain, Thomas Enders, à l’époque (1976) nouvel ambassadeur des États-Unis à Ottawa. Selon l’exégèse, aussi expéditive qu’excessive, qu’en ont fait les indépendantistes, les télégrammes de M. Enders démontrent que M. Trudeau aurait alors manigancé avec le fondateur de Power Corporation pour faire grimper, voir doubler le taux de chômage dans la province et ainsi nuire aux chances du gouvernement de René Lévesque de gagner le référendum qu’il projetait sur la souveraineté-association. 

En novembre et décembre 1976, M. Enders a rencontré M. Trudeau, M. Desmarais, de même que le président du Canadien Pacifique, Ian Sinclair. Selon le diplomate, M. Desmarais lui aurait confié que M. Trudeau lui avait «suggéré» de déplacer le plus gros de ses affaires hors du Québec, de façon à faire augmenter le taux de chômage dans la province de 10% à 15% et même 20%. Nous voici donc devant l’interprétation faite par M. Enders (aujourd’hui décédé) de l’interprétation faite par M. Desmarais (aujourd’hui décédé) des propos de M. Trudeau (aujourd’hui décédé). À ma connaissance, la seule personne toujours vivante qui aurait pu corroborer ce ouï-dire est M. Marc Lalonde, à l’époque membre important du cabinet Trudeau. Or, M. Lalonde nie que M. Trudeau ait envisagé une telle tactique. 

D’ailleurs, c’est faire insulte à l’intelligence de M. Trudeau, de même qu’à l’affection qu’il portait pour son peuple, que croire qu’il ait pu envisager cette stratégie de terre brûlée. D’abord, M. Trudeau savait très bien qu’aussi puissant que fut Paul Desmarais, il n’était pas capable à lui seul de faire exploser le taux de chômage dans la province. De toute façon, M. Desmarais n’aurait pas agi ainsi. Fier franco-Ontarien, Paul Desmarais père aimait aussi profondément le Québec; jamais il n’aurait endossé une telle manoeuvre, malgré sa détestation des séparatistes. De fait, quelques mois plus tard, M. Desmarais a participait, tout sourires, au sommet économique organisé par le gouvernement Lévesque. 

De toute façon, une lecture attentive des télégrammes signés par l’ambassadeur Enders tempèrent passablement l’interprétation radicale des conversations en question. Dans un passage, M. Enders cite le président du CP, qui lui aurait dit, à la suite d’un entretien avec le premier ministre fédéral, qu’ «il n’a pas eu le signal de se retirer, mais n’a pas reçu non plus d’encouragement à rester». «Pas de signal de se retirer»; où est le complot? 

De sa propre conversation avec M. Trudeau le 17 novembre 1976, M. Enders retient : «Il est d’accord que les investisseurs ne devraient pas prendre de décisions précipitées, soit de quitter soi d’investir au Québec, mais devraient plutôt adopter une posture attentiste (...)». «Pas de décisions précipitées»; où est le «sabotage économique»? 

Deux vieux télégrammes ne font pas l’histoire. Quoi qu’en disent les leaders indépendantistes, Pierre Elliott Trudeau et Paul Desmarais ont apporté une contribution considérable à l’évolution du Québec au cours de la seconde moitié du 20ème siècle. Il est important que cette contribution soit soulignée, tout comme l’est, à juste titre, l’immense apport de M. Lévesque.

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