/news/faitesladifference

Pour un douanier, visiter une dernière fois sa mère mourante, ce n'est pas «essentiel»

Photo Courtoisie

Pour commencer, quand j’ai immigré au Canada il y a 25 ans, jamais je n’aurais pensé qu’en cas d’urgence, cela me prendrait 10 jours pour rejoindre ma famille en France et non 24 heures. Mais c’était la vie avant la COVID-19. 

• À lire aussi: Retourner en France faire ses adieux à sa mère n’est pas un voyage essentiel

Malheureusement, j’ai dû expérimenter la souffrance d’être si loin de mes parents il y a quelques semaines car on m’apprenait, le 1er février, que ma mère venait de faire un AVC. 

COVID oblige, personne ne peut la voir et cela prendra 4 jours avant que ma belle-sœur puisse par miracle aller lui rendre visite. Elle m’envoie une photo et j’ai déjà un choc en voyant ma mère si différente de celle avec qui j’ai discuté par Skype le 30 janvier.

Ludovic et sa conjointe en discussion SKYPE avec ses parents.

Photo Courtoisie

Ludovic et sa conjointe en discussion SKYPE avec ses parents.

Ce sera le lendemain que j’apprendrai que l’AVC a été causé par une récidive du cancer des os et que malheureusement, il est maintenant généralisé. On me dit alors que c’est une question de mois, 6 tout au plus.

Déjà mon cœur se sert. J’aimerais prendre le premier avion et aller rejoindre ma famille, mais ce n’est pas réaliste dans les conditions actuelles, mieux vaut attendre de voir comment cela évoluera.

Le dimanche 7 février, mon frère arrive à initier une rencontre Skype avec ma mère. Malheureusement, elle n’est plus en mesure de parler depuis l’AVC et elle pleure et tente de nous prendre par la tablette. C’est un moment très difficile. Elle pleure, nous pleurons. À mes yeux, elle a déjà pris 15 ans en une semaine. 

J’apprends alors aussi qu’elle a de la difficulté à avaler, et donc à manger, que sa condition physique se dégrade rapidement et qu’elle souffre beaucoup dû à la progression du cancer. Le pronostic de quelques mois annoncé plus tôt dans la semaine devient alors une question de semaines. Combien ? Personne ne peut répondre. 

Voir ma mère à tout prix

Il me devient essentiel alors de revoir ma mère avant qu’elle parte et comme nous devrons attendre 8 jours à notre arrivée en sol français pour la voir, il n’y a plus une minute à perdre.

Le 8 février, j’en parle avec mes patrons et demande si je peux poser 4 semaines de congé sans solde pour aller voir ma mère pendant une semaine. Je suis très conscient que j’ai 3 semaines de quarantaine, une française et deux canadiennes, à faire pour cette dernière semaine avec ma mère. Malgré toute la complexité de logistique que cela demande à mes patrons et à mes collègues, tous comprennent l’importance de ce voyage qu’ils considèrent essentiel eux aussi.

Le jour même, on fait avec ma conjointe, nos tests PCR et l’achat de billets pour la France pour un départ le 10 février. Pourquoi partir à deux? Car cela fait 20 ans que nous sommes une famille unie et que j’ai besoin de soutien. Si ma conjointe ne fait pas le voyage avec moi, je serai isolé durant 3 semaines dans un moment où j’ai le plus besoin de sa présence.

En France, à la suite de nos 7 jours d’isolement, nous faisons un deuxième test PCR. NÉGATIF.

Nous allons voir ma mère à tous les jours dans sa chambre, elle veut nous dire tant de chose mais n’est pas capable de nous le faire comprendre, et nous ne sommes pas certains non plus qu’elle comprenne tout ce qu’on lui dit, l’intraveineuse de morphine est assez forte.

Nouvelle mesure de quarantaine au Canada

Le 19 février, nous comprenons que la mesure du passage à l’hôtel est mise en place par le Canada. Nous hésitons à revenir plus rapidement, car ce sont encore des frais qui nous pendent au bout du nez. Comme ma mère est née le 23 février, je ne me sens pas capable de partir avant son dernier anniversaire. Nous espérons que notre voyage sera considéré comme essentiel car nous n’avons pas choisi de le faire en pleine pandémie par plaisir. 

Le 20 février, mes 3 frères, notre père et moi avons la lourde tâche d’aller choisir le futur cercueil et la pierre tombale de ma mère. Nous en profitons car nous sommes tous présents.

Photo prise lors des 50 ans de Ludovic. Sa mère, son père et ses frères.

Photo Courtoisie

Photo prise lors des 50 ans de Ludovic. Sa mère, son père et ses frères.

Le 22 février, nous téléphonons aux renseignements généraux de douanes Canadiennes afin de savoir si notre voyage humanitaire est classé comme essentiel et donc exempté d’hôtel au retour. Sans aucune hésitation on nous confirme que oui. Pas besoin de réserver l’hôtel.

Le 23 février, nous allons visiter une maison de retraite pour mon père qui ne pourra pas rester seul dans sa maison (il a fait un AVC il y a 4 ans). On refait un nouveau test PCR pour reprendre l’avion. On souligne les 68 ans de ma mère... ce sera son dernier et pour cette occasion, nous serons ensemble mes frères, mon père et moi autour d’elle.

Les adieux

Le 24 février, c’est la dernière fois que je vais voir ma mère vivante, elle souffre et je souffre de la voir ainsi. C’est notre dernier «coller» et il faut que je lui dise adieu. Ça fait tellement mal.

Le 25 février, nous arrivons à Paris CDG pour prendre l’avion. Seules les personnes détenant un billet peuvent entrer dans l’aéroport. Bien que nous soyons arrivés avec 3 heures d’avance, il nous reste que 10 minutes à attendre avant l’embarquement. Le passage des douanes était irréel, avec toutes les vérifications des papiers des voyageurs. 

Par chance, dans l’avion, il y avait peu de place occupées, 40-50 personnes. Personne dans la rangée devant nous, et personne dans la rangée derrière nous. À notre arrivée à l’aéroport, nous sommes le seul avion dans tout l’espace du passage des douanes. Nous étions quasiment seuls. 

Un voyage non essentiel

Par contre, un fois devant le douanier, il nous indique que nous devions réserver un hôtel car notre voyage n’était pas classé comme essentiel. C’est maintenant à sa discrétion de déterminer si nous allons ou pas à l’hôtel, et malheureusement, dans ses petits papiers, il ne trouve pas une exception à l’effet que notre voyage était un voyage essentiel. On doit donc passer par l’hôtel. 

Il faut donc que l’on réserve un hôtel. On téléphone à plusieurs endroits et le prix est de 400 $, avec un minimum de 3 jours, non remboursable. Avec notre numéro de réservation, on peut aller faire un autre test PCR pour sortir de l’aéroport, notre 4e test (Notez ici que le 3e test qui nous a permis de prendre l’avion n’a même pas 72 heures de vie... il en avait précisément 55 heures).

À l’hôtel

L’hôtel nous donne une chambre, on entre, et ça sent fort le tabac. Je nous fais changer de chambre. Le repas arrive à 21h, après notre appel, car le sac avait été mis devant l’ancienne chambre. Le repas est potable. Le petit déjeuner manque de fruits et la portion de fromage à la crème est ridicule. Le repas du midi arrive vers 13h. La bouteille d’eau est dans la soupe qui s’est renversée partout dans le sac. Nous retournons donc la soupe et on nous indique qu’une autre soupe nous sera apportée. Elle n’arrivera jamais. Au repas du soir, le plat principal : 2 bouts de poulet et 15 pennes. À 475 $ par jour, cela fait cher notre séjour en prison (il y a un gardien dans le couloir). Je suis émotionnellement sur le bord d’éclater. Quand j’essaie d’expliquer la situation, j’ai juste envie de pleurer ma vie, mais ça bloque. Je ne peux juste plus parler. 

Le samedi 27 février on essaie de contacter Biron pour savoir où en sont nos résultats mais la fin de semaine, c’est fermé et personne ne répond. 

Dimanche, jour 3, vers la fin de matinée, on trouve un numéro de téléphone sur le site Internet dans le cas où nous aurions perdu notre code d’accès et là, quelqu’un nous répond et nous envoie notre résultat dans les 5 minutes suivantes. 

On appelle la réception, notre résultat est sans étonnement négatif. On quitte sur le champ, et non, on ne va pas prendre le «repas» qui arrive dans 2 heures. Peut-être que dans une semaine, cela aurait été mieux, mais là, l’hôtel n’était pas tout à fait prêt à recevoir des clients prisonniers dans la chambre, pas de table pour manger et le «traiteur» n’a pas le minimum de respect pour ce qu’il sert dans des sacs bruns. Je travaille en restauration, et jamais je n’aurais osé servir ce que j’ai reçu.

Le plus fâchant dans l’histoire, c’est que le lundi 1er mars, nous recevions une lettre papier des laboratoires BIRON dans la boîte aux lettres...nos résultats étaient disponibles le 26 février à 3h du matin... 12 heures après notre arrivée en sol canadien... 

Quel est la pertinence de donner son courriel si le système n’envoie pas les résultats électroniquement. Nous avons peut-être été malchanceux et peut-être les seuls dans cette situation, mais j’en doute.

Mais à la base, expliquez-moi pourquoi faire passer un test PCR à l’arrivée alors que nous sommes tenus d’être négatifs avant d’entrer dans l’avion ? Faire passer un test rapide de 15 minutes serait plus logique et permettrait à mon avis de déceler ceux qui essaient de tricher.

Le plus important dans toute cette histoire, c’est de bafouer le côté ESSENTIEL de notre voyage. Un peu de compassion serait bienvenue et nous permettre d’attendre les résultats dans notre foyer serait un minimum.

Une facture salée

Pour résumer notre «voyage» pour aller voir ma mère en fin de vie pendant une semaine : 

  • 4 tests PCR, le cinquième bientôt 
  • 4 semaines de congé sans solde dont 3 semaines de confinement 
  • 1 semaine de visite à l’hôpital, choisir un cercueil, la pierre tombale, la maison de retraite 
  • 3 jours enfermés dans une chambre d’hôtel  

Le coût : 

  • 2 tests PCR : 520 $ 
  • 2 billets d’avions : 1726,64 $ 
  • Assurance Croix Bleue : 118,85 $ 
  • 3 jours d’hôtel : 1428 $  

Un total de 3793,49 $ auquel il faut ajouter les 4 semaines de congé sans solde et deux semaines pour ma conjointe qui heureusement travaille de la maison.

À noter que les deux tests faits en France étaient gratuits et le résultat disponible sur Internet dès le lendemain, en moins de 24 heures.

Mais comme on dit : dire adieu à sa mère en la serrant, ça n’a pas de prix.

Aujourd’hui, 3 mars, nous avons reçu un appel de la France provenant de mon frère cadet... Il venait tout juste d’entrer dans la chambre de notre mère avec notre père pour la visite quotidienne. Elle venait tout juste de nous quitter. Comme quoi, attendre pour faire le voyage n’aurait pas été une option pour nous... Nous n’aurions pas eu les moments précieux vécus auprès d’elle et cette dernière étreinte tant importante pour un cœur d’enfant.

Ludovic Haine
Longueuil

Votre opinion
nous intéresse.

Vous avez une opinion à partager ? Un texte entre 300 et 600 mots que vous aimeriez nous soumettre ?