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«J’ai 24 ans et je n’ai plus de dents»

Éloïse Tamblini, 24 ans, consommait jusqu’à neuf canettes de boisson énergisante par jour, ce qui a ruiné sa dentition.

Photo Chantal Poirier

Éloïse Tamblini, 24 ans, consommait jusqu’à neuf canettes de boisson énergisante par jour, ce qui a ruiné sa dentition.

La vente de boissons énergisantes doit être interdite aux mineurs, réclame une ex-accro de 24 ans qui a subi un malaise cardiaque et perdu presque toutes ses dents après en avoir bu quotidiennement durant 11 ans. 

« Un enfant de 10 ans est capable de sortir un Monster du dépanneur. Ça ne devrait pas », s’indigne Éloise Tamblini.

Elle-même a acheté sa première boisson énergisante à 12 ans, dans un supermarché situé près de sa polyvalente à Saint-Eustache. 

À partir du secondaire, elle a ainsi consommé jusqu’à neuf Monster de 473 ml par jour, ce qui représente des litres et des litres de liquide hypersucré et caféiné. « Tu te sens hot avec ta canette, ton cœur bat vite en mautadit. Mais moi, j’appelle ça de la drogue », dit celle qui consommait ces boissons du matin au soir. 

À l’époque, l’adolescente trimballait son sac à dos alourdi de canettes et dépensait l’argent prévu pour son dîner pour s’en procurer davantage. 

« Ça devait me coûter 200 $ par semaine en Monster. J’étais rendue à voler mes proches pour pouvoir en acheter », se rappelle-t-elle à regret. 

Sa famille a essayé de la raisonner en vain. 

Même le malaise cardiaque qui l’a envoyée à l’hôpital à 15 ans n’a pas suffi à la convaincre du tort qu’elle faisait à son corps. 

« On était au secondaire, on voyait pas le danger... ». Raison de plus pour n’en permettre la vente qu’aux 18 ans et plus, selon elle. 

Se casser les dents  

L’une des conséquences de sa consommation exagérée de boissons énergisantes la marquera néanmoins pour le restant de ses jours. 

 « J’ai 24 ans et je n’ai plus de dents. Je les brossais, j’y faisais attention, mais je les ai perdues une par une », se désole Éloïse Tamblini, qui n’en conserve que cinq sur 32. Les autres ont cassé ou ont dû être arrachées par son dentiste, qui a clairement établi le lien avec ces boissons. 

Elle s’est fait arracher toutes les dents sauf cinq, en 2020.

Photo courtoisie

Elle s’est fait arracher toutes les dents sauf cinq, en 2020.

La jeune adulte est désormais obligée de manger son fruit préféré, les pommes, en purée, et ne peut plus déguster de steak. Elle économise pour pouvoir s’acheter une prothèse dentaire dans les prochains mois.

Il faut savoir que l’acidité élevée des boissons énergisantes fait vieillir la dentition avant son temps quand on en boit en grande quantité, explique l’orthodontiste Sylvain Chamberland. 

« Leur utilisation abusive conduit à la destruction dentaire. L’émail des dents se dissout dans l’acide », résume le spécialiste qui a traité plusieurs patients ayant ce problème. 

À 15 ans, elle souriait avec des dents « dont tout le monde rêvait ».

Photo courtoisie

À 15 ans, elle souriait avec des dents « dont tout le monde rêvait ».

La surconsommation de ces boissons contenant de la caféine, de la taurine ou du guarana peut aussi causer des problèmes cardiaques importants, rappelle le Dr Mario Sénéchal, cardiologue à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.

Fini fini  

Éloïse Tamblini a décidé l’an dernier d’arrêter les boissons énergisantes du jour au lendemain. Elle célèbre cette semaine un an de « sobriété ». 

« Un an, c’est long. J’ai jamais été aussi fière de moi », affirme-t-elle, rayonnante. 

L’ex-accro conseille de remplacer les boissons énergisantes par une autre boisson. 

« T’es mieux de boire un petit café que de prendre un Monster », assure-t-elle, en espérant encourager d’autres à s’en sortir. 

Des boissons trop attrayantes pour le bien des ados    

Des experts déplorent les stratégies des compagnies de boissons énergisantes qui rivalisent d’ingéniosité pour séduire les jeunes, au détriment de leur santé. 

Publicités sur les réseaux sociaux, distribution gratuite aux événements que fréquentent les adolescents, commandites à des athlètes de sports extrêmes : tous les moyens sont bons pour avoir la cote auprès d’eux.

« Leur marketing est incroyable, c’est extrêmement bien fait », admet le cardiologue Mario Sénéchal, de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. 

Et il a tout l’air d’être très efficace.

« Il y a des jeunes de 12 ans qui ne boivent pas encore de café, mais qui boivent des boissons énergisantes », s’inquiète Anne Elizabeth Lapointe, directrice générale de la Maison Jean Lapointe, qui organise des ateliers de prévention en toxicomanie dans les écoles secondaires.

Tentant  

C’est d’ailleurs à cet âge qu’Éloïse Tamblini a goûté pour la première fois à ces boissons qui ont eu de graves effets sur sa santé, influencée par les publicités omniprésentes. « [Aujourd’hui], ça me met hors de moi de voir des concours pour gagner un Xbox au dos des canettes », enrage-t-elle.

Selon l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire, 23 % des élèves consommaient de ces boissons occasionnellement en 2017. Un sur cent en buvait quotidiennement. 

Corinne Voyer, directrice de la coalition Poids, s’inquiète pour sa part de la promotion des boissons énergisantes de type « 2 pour 1 ».

« Déjà, c’est une stratégie de vente qui pousse vers la surconsommation », affirme-t-elle, tout en soulignant qu’il s’agit de l’une des boissons les plus sucrées sur le marché.

 « Quand on en consomme plus de [500] ml par jour, il n’y a pas une boisson énergisante plus sécuritaire qu’une autre », ajoute le Dr Mario Sénéchal. 

Ce dernier énumère les effets secondaires possibles, quel que soit l’âge du client, qui ne sont pas inscrits sur les étiquettes des canettes : arythmie, accident cérébro-vasculaire, infarctus... 

« On imagine que ça ne peut pas être dangereux parce qu’on en vend partout », regrette-t-il.