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«Pour mes parents, je devais raconter qui ils étaient» - Dominique Anglade

Stevens LeBlanc/JOURNAL DE QUEBEC

Il y a 11 ans, lorsque Dominique Anglade a perdu ses parents dans le terrible tremblement de terre en Haïti, elle a souhaité mettre ses souvenirs sur papier afin de préserver cette mémoire. Pour elle, mais aussi pour ses trois enfants. Dans «Ce Québec qui m’habite», la cheffe du Parti libéral du Québec et cheffe de l’opposition officielle nous présente son parcours, de sa jeunesse à aujourd’hui.

Madame Anglade, pourquoi nous présenter votre biographie à cette étape-ci de votre vie?

La rédaction a commencé il y a 11 ans, au décès de mes parents. Avec leur disparition, j’avais peur d’oublier ce qu’ils m’avaient transmis, ce que je ressentais. Pour mes trois enfants (qui ont 14, 12 et 9 ans, NDLR), il fallait que je raconte qui ils étaient, ce qu’ils m’ont apporté. J’ai réalisé que différentes étapes de ma vie ont façonné la personne que je suis devenue. J’ai refermé mon manuscrit en me disant qu’un jour, j’y reviendrais. Quand je me suis lancée en politique active, dans le processus pour devenir cheffe, j’ai constaté que les gens ne me connaissaient pas. Pourtant, nos valeurs orientent beaucoup nos propositions et nos positions. C’est ainsi que mon livre est né.

courtoisie

Vous avez eu la chance d’avoir des parents cultivés, instruits, qui ont eu à cœur de vous élever, dans le sens noble du terme?

Oui, j’ai eu deux grandes chances: celle de naître au Québec et celle d’avoir des parents merveilleux. Je garde des souvenirs très positifs de ma jeunesse, même s’il y a eu des moments plus difficiles.

Votre père vous a offert un soutien inconditionnel et cette confiance vous a portée?

Oui, la confiance qu’on accorde à un enfant, c’est quelque chose qu’il ne peut pas perdre. C’est une force inestimable.

En quoi la dépression de votre mère vous a-t-elle changée?

Ça m’a rendue responsable. En tant qu’aînée, je devais gérer la situation à ma façon. J’ai toujours eu conscience d’être la grande sœur, bien que ma sœur et moi n’avons que 18 mois d’écart. J’ai senti très vite la responsabilité de montrer l’exemple, de la protéger, de l’aider.

Cela a-t-il contribué à tisser un lien singulier avec votre sœur?

Oui, nous sommes encore extrêmement proches, mais je vous dirais que nous faisons partie d’une famille tissée très serrée: ma grand-mère, mon oncle, ma tante, mes cousins et cousines. Nous avons un lien fort. Le tremblement de terre nous a davantage unis dans notre malheur.

La maladie de votre mère vous a-t-elle donné une certaine sensibilité?

Une sensibilité énorme, une empathie et une compréhension des choses. Alors que nous vivons des moments difficiles collectivement sur le plan de la santé mentale, ça me permet de comprendre l’impact sur toute la famille et de la nécessité d’en parler.

Vous auriez pu choisir d’éclipser ce passage de votre vie. Vous en parlez pour contribuer à faire tomber des tabous sur la santé mentale?

Certainement. Ça n’aurait pas été honnête de ne pas en parler. Je voulais parler des moments qui m’ont marquée. Il faut lever les tabous pour que les gens en parlent davantage et que l’on comprenne la nécessité d’agir.

Puisque vos parents sont Haïtiens, vous sentez-vous riche de cette double culture?

Je suis fière d’être une Québécoise d’origine haïtienne, bien sûr, mais je pense que chacun devrait être fier de son bagage. Il faut mettre en avant la différence, dans le respect des autres et de ce qu’on construit ensemble. Je suis curieuse de nature. J’aime découvrir l’histoire de chacun. Je suis fière de cet héritage, mais il n’est pas meilleur qu’un autre. Mes parents n’ont pas eu d’autre choix que de s’ouvrir aux autres en venant au Québec. Ils ont épousé un nouveau pays. Ils nous ont fait partager cette ouverture.

Vous avez perdu vos parents dans ce terrible tremblement de terre en Haïti. Se remet-on d’un deuil aussi cruel?

Un deuil est une espèce de gros trou. Que faire de ce vide énorme? Il fallait l’apprivoiser. Je l’ai rempli avec les histoires que j’ai racontées à mes enfants. Je fais vivre cette relation différemment, je transmets ce qu’on m’a transmis. Le remplir nous permet d’avancer. Mes enfants savent plein de choses sur leurs grands-parents sans vraiment les avoir connus.

Il y a plusieurs années déjà, vous avez rencontré Helge, votre conjoint. C’est une autre grande chance dans votre vie?

Oui, c’en est une. Ç’a été une rencontre imprévue. Tout de suite, nous avons eu une relation intéressante. Nous partagions des valeurs similaires, familiales notamment, des perspectives sur la vie, ce qui nous motivait. C’est un privilège de pouvoir rencontrer son partenaire de vie. Mon mari est fils unique. J’ai beaucoup investi dans ma relation avec mes beaux-parents. Ce sont les seuls grands-parents que mes enfants ont. Dès le départ, j’ai voulu qu’ils se sentent bien chez nous, qu’ils puissent venir à la maison quand ils le voulaient, qu’ils puissent être présents pour les enfants. Ils ont un fils et trois petits-enfants. C’est précieux.

Vous êtes mère de trois enfants, vous menez une carrière en politique. Comment composez-vous avec tous vos rôles?

Il faut être organisée et trouver l’aide nécessaire pour nous accompagner. Je ne peux pas être à la maison tous les soirs. Papa est plus présent. Ça fait des enfants plus autonomes. Il faut être bien dans cette situation. Il faut accepter de ne pas être présente à tous les moments et se dire qu’il y en aura d’autres. Les enfants changent vite. Leurs besoins ne sont pas les mêmes d’une année à l’autre. Cela dit, il faut quand même préserver des moments en famille.

Avez-vous un modèle de femme en politique qui a concilié travail et vie familiale?

Comme je l’ai mentionné dans le livre, j’ai eu pour modèle Pauline Marois. Elle a tracé la voie, comme Claire Kirkland-Casgrain. Je vois mes collègues, hommes ou femmes, qui sont parents et qui y parviennent. Au-delà des modèles qui nous ont précédés, il y a les modèles actuels et ils sont nombreux. Je ne suis pas la seule politicienne maman. Cette conciliation existe pour toutes les mamans, quel que soit le domaine.

«Ce Québec qui m’habite» est publié aux éditions Libre Expression