/news/tele

Le sombre passé d'une femme de Lévis au cœur d’une série sur un célèbre tueur

maleclerc

Photo courtoisie

La série Le Serpent, sur Netflix, raconte le parcours d’un véritable tueur en série soupçonné d’au moins 12 meurtres et ramène dans l’actualité l’histoire oubliée de la Lévisienne amoureuse de lui qui a été sa compagne durant une courte, mais sombre période.

Véritable complice pour certains, totalement ignorante des crimes pour d’autres, Marie-Andrée Leclerc a emmené ses souvenirs avec elle, en décédant du cancer le 20 avril 1984 à l’Hôtel-Dieu de Lévis à l’âge de 38 ans.

La série de huit épisodes d’une heure connaît un véritable succès sur Netflix.

La Britannique Jenna Coleman, une habituée des téléséries qui incarnait la reine Victoria dans la production du même nom en 2019, joue le rôle de la Québécoise, mais elle ne réussit cependant pas à reproduire l’accent.

Le Serpent, Charles Sobhraj, est quant à lui interprété par le Français Tahar Rahim (Un prophète, Gibraltar, The Mauritanian).

Les abonnés Netflix ont souligné la ressemblance entre Jenna Coleman (photo de droite) et la vraie Marie-Andrée Leclerc (photo de gauche) dans cette minisérie.

Photos d'archives et courtoisie

Les abonnés Netflix ont souligné la ressemblance entre Jenna Coleman (photo de droite) et la vraie Marie-Andrée Leclerc (photo de gauche) dans cette minisérie.

Cette histoire taillée dès le début pour le cinéma commence au printemps 1975 lorsque Marie-Andrée Leclerc fait un voyage en Inde avec un ami.

Elle y rencontre Charles Sobhraj, un négociant en pierres précieuses aux origines indienne et vietnamienne. La secrétaire médicale tombe follement amoureuse de lui.

Nombreuses lettres d’amour

Elle revient au Québec, ce qui n’empêche pas le nouvel élu de son cœur de la courtiser ardemment.

«J’ai eu accès à son courrier. Il lui écrivait tous les jours une lettre d’amour. Je les ai toutes lues. En plus, il appelait. Reportez-vous à cette époque, si vous vouliez appeler de l’Inde, ce n’était pas une mince affaire», se remémore l’avocat criminaliste Daniel Rock, qui sera mêlé à l’histoire un an plus tard.

Mme Leclerc cède à l’appel du cœur et part rejoindre Sobhraj en Thaïlande en juillet de la même année. Ce dernier est toujours entouré d’autres personnages, masculins et féminins. Lui se fait appeler Alain Gautier et elle, Monique.

À ce moment, une série de crimes, que la presse appellera les meurtres en bikinis, défraie la chronique en Thaïlande. La production télévisée débute d’ailleurs par ces crimes.

On suit ensuite le déplacement de Sobhraj et Leclerc au Népal avant la fin de l’année. D’autres meurtres sont constatés à cet endroit peu après leur arrivée, dont celui du Franco-Manitobain Laurent Armand Carrière, 30 ans, et de son amie américaine, Connie Jo Bronzich, dont les corps sont découverts calcinés.

Coincés à cause d’une erreur

De retour en Thaïlande, Sobhraj constate qu’une enquête est ouverte sur les meurtres en bikinis et il se rend en Inde en compagnie de Leclerc. Selon le Telegraph India, Leclerc, Sobhraj et trois acolytes ont rencontré une soixantaine de touristes français à l’hôtel Vikram de New Delhi en Inde en juillet 1976.

Sous prétexte de leur donner un médicament contre la dysenterie, Sobhraj cherche en réalité à les droguer pour les voler. Mais la drogue fait effet avant que les touristes ne se retrouvent dans leur chambre. Le groupe est éventuellement apostrophé.

La police se rend rapidement compte que Sobhraj traîne un passé de criminel. Il est lié à la mort d’un Français, Jean-Luc Solomon, quelques jours plus tôt à New Delhi. Il avait été drogué et volé et est décédé après l’agression.

Le groupe est appréhendé, incarcéré et accusé. Le 28 juillet 1978, Leclerc est innocentée du meurtre de Solomon. En attendant de subir son procès pour l’empoisonnement des touristes, elle est hébergée par une communauté religieuse québécoise à New Delhi, les sœurs franciscaines missionnaires de Marie. Sobhraj, lui, est condamné à 12 ans de détention, sept ans pour homicide involontaire et cinq ans pour avoir drogué les touristes.

Retour au Québec médiatisé

Les charges s’aggravent cependant pour le duo le 17 novembre 1981 puisqu’ils sont accusés du meurtre d’un touriste israélien, Avoni Jacob. Ayant changé d’avocat, Marie-Andrée Leclerc est condamnée à vie pour ce meurtre. Elle fait cependant appel et est libérée en attendant les procédures. 

Souffrant d’un cancer de l’ovaire, elle est autorisée à revenir au Canada. Son retour au pays le 24 juillet 1983 est un événement médiatique d’envergure.

Dans une rétrospective en 2017, Le Journal rappelait avoir suivi de près tous les rebondissements de cette affaire.

Leclerc n’arrêtera pas de clamer son innocence jusqu’à sa mort huit mois plus tard. Elle affirme même n’avoir jamais été amoureuse de Sobhraj dans ses mémoires, Je reviens, publiés en 1983.

Plusieurs témoignages ont démontré qu’elle était la compagne attitrée de Sobhraj au moment des crimes.

Selon la preuve, elle voyageait avec lui, utilisait de faux passeports et avait même administré la drogue à certaines victimes.

C’est aussi l’angle qui est repris dans la série qui soutient que son implication ne fait pas de doutes. «On entend dire que c’est impossible qu’elle ne sache pas (pour les meurtres). Ce n’était pas si évident que ça. En tout cas, moi, je l’ai cru», affirme le criminaliste Daniel Rock.

Il n’était avocat que depuis deux semaines lorsqu’il s’est rendu à New Delhi en Inde en novembre 1976, délégué par la firme embauchée par la famille.  

«On donne un rôle à Marie-Andrée qu’elle n’a pas. Il y a une scène où elle serait dans un appartement. Un homme et sa femme sont malades et lui demandent de l’aide. De ce qu’on comprend, Charles Sobhraj entre et les tue les deux. Mais comment quelqu’un peut témoigner qu’elle était là?» met-il en garde.

Nadine Gires, une jeune Française qui était la voisine du couple en Thaïlande, abonde dans le même sens. Mme Gires apparaît dans la série d’abord terrifiée par Sobhraj, mais ensuite l’espionne courageusement.

«Je suis devenue amie de Marie-Andrée et elle me cuisinait le souper, normalement des steaks saignants et de la salade. Je me suis sentie désolée parce qu’elle était une personne triste et simple, pas la vedette de cinéma que nous voyons dans la série. Et elle était la prisonnière de Charles. Elle m’a dit : “Je n’ai pas de passeport, pas d’argent et si j’essaye de partir, il me tuera”», a-t-elle confié en janvier au média britannique Mirror.

«Le mal incarné»

Sobhraj s’est évadé en 1986 de la prison de Tahir à New Delhi. Rapidement repris, il y a séjourné jusqu’en 1997.

En 2003, il retourne au Népal. Il y sera arrêté et condamné pour meurtres. Il y est toujours détenu.

L’avocat québécois ne garde pas un bon souvenir de sa rencontre avec Sobhraj. 

«Sobhraj, c’est le mal incarné. Ce n’est pas un animal. Les animaux ne font pas ce qu’il a fait. C’est un malade, un fou. Pourquoi vouloir faire souffrir le monde? Il faut être dérangé profondément», affirme-t-il.

Le Serpent pourrait avoir commis 24 meurtres, dont au moins huit durant son escapade funeste avec la Québécoise. 

— Avec Diane Tremblay 

Ce qu’elle a dit  

«Je pensais devenir folle [...]. Je ne croyais rien de tout cela [...]. Je pleurais et j’ai dit à Charles qu’il faudrait que je rentre chez moi, au Canada. C’est là que j’ai fait une ERREUR. À partir de ce moment-là, je suis devenue trop
dangereuse pour lui»

– Sa réaction en apprenant qu’ils étaient recherchés par la police

«À partir de la minute où j’ai mis les pieds à Bangkok, il m’a déçue et déçue une journée après l’autre. Il y avait toujours quelque chose pour me faire dire : Bon Dieu que je ne savais pas quelle sorte de gars c’était...» 

Extraits de Leclerc, Marie-Andrée : victime, aventurière ou meurtrière?, Jean-Luc Vachon (Les Éditions Proteau, 1983)

Qui est Charles Sobhraj?  

Charles Sobhraj en 2014 au Népal lors de son procès pour le meurtre du Franco-Manitobain Laurent-Armand Carrière, survenu en 1975, que l’on aperçoit en mortaise avec son amie de cœur Connie Jo Bronzich, elle aussi assassinée. Marie-Andrée Leclerc a été acquittée de meurtre, mais Sobhraj a été condamné à 7 ans pour homicide involontaire.

Photos d'archives

Charles Sobhraj en 2014 au Népal lors de son procès pour le meurtre du Franco-Manitobain Laurent-Armand Carrière, survenu en 1975, que l’on aperçoit en mortaise avec son amie de cœur Connie Jo Bronzich, elle aussi assassinée. Marie-Andrée Leclerc a été acquittée de meurtre, mais Sobhraj a été condamné à 7 ans pour homicide involontaire.

  • Surnommé Le Serpent   
  • Aurait commis entre 12 et 24 meurtres   
  • Né le 6 avril 1944 à Saïgon (aujourd’hui Hô Chi Minh-Ville), au Vietnam   
  • Nationalité française   
  • Condamné en Inde en 1978 à 12 ans de prison pour homicide involontaire (Jean-Luc Solomon) et pour avoir empoisonné un groupe de touristes dans le but de les voler.   
  • S’échappe de sa prison indienne en 1986. Est capturé et est finalement libéré en 1997.   
  • Capturé au Népal en 2003   
  • Condamné à vie en 2004 pour le meurtre de Connie Jo Bronzich en 1975.   
  • Condamné à nouveau en 2014 pour le meurtre du compagnon de Bronzich, le Franco-Manitobain Laurent Armand Carrière.   
  • Toujours détenu au Népal       

«Ce n’était pas une meurtrière du tout»  

Marie-Andrée Leclerc

Photo d'archives

Marie-Andrée Leclerc

  • Diane Tremblay   

Le frère capucin Alain Picard a suivi de près les démêlés de Marie-Andrée Leclerc, en Inde, à l’époque où il était missionnaire là-bas.  

«J’ai connu Marie-Andrée Leclerc lorsqu’elle était en prison à New Delhi. Elle s’est fait embarquer dans le jeu de Charles Sobhraj, qui était un trompeur. Marie-Andrée Leclerc était une personne très pieuse et cela l’a beaucoup aidée à développer sa foi dans son cœur, le fait d’être enfermée en prison. Ce n’était pas une meurtrière du tout », a soutenu le frère Picard, aujourd’hui âgé de 92 ans, qui se rappelle ces événements comme si c’était hier. Tout au long de son séjour à la prison de Tihar, la Lévisienne cultivait un « grand espoir » de rentrer au Québec pour retrouver les siens, selon lui. « Elle disait : “Je suis innocente”. Elle s’est laissée aveugler par lui. Il avait le contrôle sur elle. Elle ne pensait pas du tout que c’était un bandit.»

«Courageuse»

Même une fois que la justice eut autorisé son retour au Canada en attendant la suite des procédures, Marie-Andrée Leclerc, déjà très malade, avait peine à croire qu’elle pouvait enfin rentrer chez elle. 

«Elle a été courageuse. Ce n’est qu’une fois dans l’avion et sortie de l’Inde qu’elle a été soulagée», a relaté le frère Picard qui a contribué à l’aider à sortir du pays.