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Un ex-avocat préfère la prison au lieu de dire où est passé le magot

L’ex-avocat Gerald Levy, qu’on voit ici sur cette photo non datée, est soupçonné d’une vaste fraude par des investisseurs.

Photo courtoisie

L’ex-avocat Gerald Levy, qu’on voit ici sur cette photo non datée, est soupçonné d’une vaste fraude par des investisseurs.

Un ex-avocat montréalais soupçonné d’avoir détourné 21 millions de dollars de ses clients pourrait être emprisonné pour une septième fois en six mois, car il s’entête à ne pas vouloir révéler où est passé ce magot.

Gerald Eliot Levy, un ancien avocat de Dollard-des-Ormeaux, dans l’ouest de l’île de Montréal, s’est fait donner par un juge jusqu’au 22 avril pour expliquer ce qui est arrivé à des sommes colossales qui lui ont été confiées par une centaine d’investisseurs de Montréal et d’ailleurs.

« J’ai l’impression que c’est un stratagème à la Ponzi », affirme l’avocat des investisseurs, Neil Stein.

« Ça fait penser à l’affaire Earl Jones », dit un de ces investisseurs, Bruce Burnett.

Earl Jones est ce Montréalais condamné en 2010 à 11 ans de prison après avoir floué près de 160 investisseurs pour plus de 50 M$.

Dans le cas de Gerald Eliot Levy, les sommes qui se sont évaporées devaient servir à investir dans des projets immobiliers au Canada et aux États-Unis.

Les entreprises dirigées par Me Levy sont toutes rattachées au groupe Zenda, de Pointe-Claire. Le site internet de l’entreprise n’est plus en fonction depuis peu.

La puce à l’oreille 

En 2019, des investisseurs ont commencé à penser que quelque chose ne tournait pas rond. Des paiements qui leur étaient dus n’avaient pas été faits et ils se sont aperçus que les taxes municipales pour certains immeubles n’avaient pas été payées.

Confronté par des comptables, Levy aurait alors utilisé toutes sortes de prétextes pour éviter de les laisser entrer dans ses bureaux. Des investisseurs se sont ensuite aperçus que des documents fournis par Levy pour se justifier étaient faux.

En 2020, la firme Richter a été nommée comme séquestre pour faire la lumière dans cette affaire.

Devanture de sa maison à Dollard-des-Ormeaux.

Photo Martin Alarie

Devanture de sa maison à Dollard-des-Ormeaux.

Levy et sa compagnie ont été mis en faillite par un juge en juillet à la suite du recours d’un créancier. Depuis ce temps, les investisseurs ne savent pas ce qui se passe.

« La Cour et les parties intéressées ne savent toujours pas comment M. Levy a dépensé personnellement les fonds, à savoir plus de 11 millions $, sauf pour [des] cadeaux [de 105 000 $] », s’indigne le juge Louis J. Gouin, de la Cour supérieure, dans un jugement daté de la mi-mars.

Depuis, un autre montant de 10 millions $ a été découvert dans un projet de Levy, selon Me Stein, ce qui pourrait porter la fraude alléguée par un investisseur à un total de 21 millions $.

Versions changeantes 

Depuis novembre dernier, l’ex-avocat a été envoyé derrière les barreaux à six reprises pour son refus de dire toute la vérité.

Dans son dernier jugement, le juge Gouin donne à Levy un nouvel ultimatum pour répondre, faute de quoi il ira passer la plus grande partie de l’année en prison. 

Le juge cite le séquestre selon lequel « Levy manigance, change constamment sa version des faits, et doit aller en prison pour une période de temps substantielle pour dire toute la vérité ».

« Ce qui est vraiment incroyable, c’est que c’est un ancien avocat en plus. Il a été membre du Barreau du Québec », s’étonne Neil Stein.

« M. Levy a été déclaré inhabile à exercer la profession d’avocat à la suite d’une faillite [en juillet 2020] », nous a écrit Martine Meilleur, conseillère en relations publiques au Barreau du Québec.

Rien n’est exclu sur l’endroit où pourrait être passé l’argent. Me Stein n’écarte pas que le magot puisse dormir dans un compte offshore, loin du Québec. 

« Tout est possible. [...] On ne sait pas », a-t-il dit. 

Il a été impossible de parler à Levy au cours des derniers jours. Le numéro de téléphone chez lui ne fonctionne pas, et une personne jointe au numéro de la compagnie Zenda nous a dit ne plus travailler là depuis un an. L’avocat de Levy, Daniel Brook, n’a pas souhaité commenter.


IL A DONNÉ CINQ VERSIONS  

Gerald Levy a offert cinq explications différentes depuis un an sur la disparition des millions de dollars. 

Il a d’abord soutenu que les fonds manquants avaient été placés dans des certificats de dépôt garantis à la Banque Scotia.   

Il a ensuite argué qu’il avait prêté l’argent à certaines personnes au Québec, avant d’admettre que l’identité de ces emprunteurs était fausse.   

Il a ensuite parlé d’autres emprunteurs en prétextant qu’il était dangereux pour sa sécurité de les nommer. Ces clients n’existaient pas non plus.   

À un autre moment, il a dit que les fonds avaient été prêtés en Arizona. Mais il a ensuite été découvert que la moitié des personnes qu’il a identifiées là-bas étaient mortes.    

À la fin novembre, il a finalement admis que des fonds avaient été utilisés pour son usage personnel et que certains documents étaient faux.   

Il n’a toujours pas donné d’explications satisfaisantes sur la façon dont la plus grande partie de l’argent a disparu.      


EN TAULE 6 FOIS  

12 novembre 2020: Gerald E. Levy est envoyé sept jours en prison parce que ses réponses depuis janvier 2020 sur où sont passés 11 millions $ sont jugées « complètement inacceptables ».   

19 novembre 2020: De retour en cour, il est aussitôt incarcéré parce que ses réponses sont jugées encore une fois « inacceptables ».   

30 novembre 2020: Le juge Gouin renvoie Levy derrière les barreaux, car une déclaration sous serment préparée le 27 novembre par Levy est jugée encore plus nébuleuse que ses versions précédentes.   

7 décembre 2020: Levy revient devant le juge. Il affirme qu’aucun prêt n’a été fait avec les 11 millions et que l’argent a servi à payer des dépenses personnelles et d’affaires et des dettes. Ses explications sont toujours jugées « très confuses, pas claires et incomplètes ». Il est renvoyé en prison pour 14 jours.   

21 décembre 2020: Le juge lui fait passer les Fêtes derrière les barreaux, car il n’a toujours pas bien expliqué ce qui est arrivé avec les fonds. Il est relâché le 12 janvier.   

18 mars 2021: Gerald Levy est encore privé de sa liberté pour une journée. Le lendemain, il se fait donner jusqu’au 22 avril pour expliquer où sont passés les millions.      

« Sa vie est une tromperie »  

Bruce Burnett estime avoir été dupé par son vieil ami Gerald Levy.

Photo Martin Alarie

Bruce Burnett estime avoir été dupé par son vieil ami Gerald Levy.

Bruce Burnett est un des investisseurs montréalais qui a placé des centaines de milliers de dollars avec Gerald Levy depuis le début des années 2000.

Il est encore sous le choc de ce qui lui est arrivé. Il a passé l’essentiel de l’année passée, une trentaine d’heures par semaine, selon lui, à tenter de suivre la trace de l’argent disparu. Jusqu’à tout récemment, il n’aurait jamais pu suspecter que cet ami de longue date était en train de le détrousser.

« Ça fait 50 ans que je le connais et je ne me suis jamais douté de rien, pas une seconde. C’était vraiment un bon gars, gentil, explique-t-il. Je ne sais pas si nous ne retrouverons jamais les fonds qui ont été détournés. [...] Ce qui est parti est parti. C’est incroyable. Toute sa vie est une tromperie », s’étonne-t-il.

Digne d’un film 

« Les dommages qu’il a faits sont immenses, poursuit-il. On pourrait faire un film avec ça. »

Selon Burnett, la méthode de Levy était de rencontrer chaque investisseur séparément, pour éviter qu’ils se parlent entre eux. Il pense que Levy dissimule encore des choses terribles pour s’entêter à ne pas tout dire, encore aujourd’hui.

L’investisseur a quelques idées sur comment l’argent a été utilisé, mais qu’il n’était pas à l’aise d’en parler avec un journaliste. 

« Il n’a même pas un train de vie luxueux. C’est classe moyenne supérieure, mais sans plus », dit-il.