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«Les hommes sont capables de changer» - Janette Bertrand

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Photo Agence QMI, Joël Lemay

Janette Bertrand a sorti cet automne un nouveau roman, «Un viol ordinaire», dont le sujet fait écho au mouvement #MeToo. Fidèle à elle-même, l’auteure et animatrice bien connue ne laisse rien en suspens dans sa quête de compréhension et de dénonciation de la culture du viol.

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Votre roman aborde le thème du patriarcat qui persiste chez nous...

Le patriarcat est très dur à déloger: c’est une position de faveur, de privilège. Il n’apporte aux hommes que du bien, car il leur donne le pouvoir. Être soumises ne nous a jamais tentées, nous, les femmes. Le patriarcat doit cesser. J’ai écrit ce roman pour les hommes. Je sais qu’ils ne le liront pas, mais je passe par les femmes. Elles trouveront le moyen de le leur raconter, de leur faire lire des bouts ou de leur en parler indirectement.

D’ailleurs, vous l’avez dédié aux hommes...

Ce sont eux qui doivent changer. Sinon, il va y avoir des gens sur la terre qui vont se haïr. Déjà, je pense que chez les jeunes, il y a une grande incompréhension entre les filles et les garçons. Ils sont jugés trop demandants par elles et les filles sont perçues comme trop rétives.

Paul, le père de Laurent, votre protagoniste, est lui-même un agresseur. Il cautionne le geste de son fils envers sa conjointe, voire le banalise...

Paul pense que son fils avait le droit de faire ce qu’il a fait. Il y a un mot anglais difficile à traduire, mais qui dit tout: les hommes sont «entitled», ce qui signifie qu’ils se donnent le droit d’abuser des femmes. La blonde de Laurent lui dit qu’elle ne veut pas certaines choses et il n’en tient pas compte. Un non qui n’est pas entendu, c’est un viol qu’on banalise dans notre société. Les gens vont dire: «Ça fait des mois qu’ils sortaient ensemble, il avait ben le droit!» Mais non! Avoir le droit sur l’autre, ce n’est pas acceptable. Tant que ça ne changera pas, il n’y aura pas d’égalité.

La mère de Laurent s’interroge sur sa part de responsabilité...

Pourquoi la mère se sent si coupable? Parce qu’on a tous bâti peu à peu sans le savoir un homme dominant en lui disant: «Tu es fort. Ne pleure pas.» Les hommes sont fiers que leur fils score au hockey, car cela en fait un vrai homme. Il faut définir ce qu’est un vrai homme. Il reste que les hommes sont des hommes, et il ne faut pas en faire des femmes. Mais oui, les mères sont coupables. Je l’ai été moi aussi, même si j’étais très féministe. J’ai deux filles et un garçon et j’ai vu la différence. J’ai montré l’égalité à mon fils. Est-ce que j’y suis parvenue? Il reste un vieux fond... Comme on est responsables d’élever nos filles en princesses et de les laisser se maquiller à 12 ans. Pourquoi ne leur dit-on pas qu’elles n’ont pas l’âge de se maquiller? Et pour séduire qui? Bien des choses doivent changer.

Avez-vous la perception que #MeToo va faire avancer les choses?

C’est un gain énorme pour les femmes. J’ai été agressée, pas violée, mais agressée toute ma jeunesse. C’était pire avant parce que pour avoir des émissions, on devait souvent coucher avec le réalisateur. On devait trouver celui qui ne passait pas par ça pour nous donner du travail. J’ai déjà mis dehors de chez moi un réalisateur venu me proposer une émission. Je ne l’ai pas eue parce que j’ai refusé ses avances. Il faut changer les lois, mais il faut aussi que ça passe par l’éducation populaire. Un livre comme le mien peut peut-être allumer des lumières chez les hommes. Ils sont capables de changer, ils sont aujourd’hui pour la plupart des pères extraordinaires. Ils ont découvert qu’ils aiment s’occuper de leurs enfants, alors ils vont peut-être aimer coucher avec une fille qui veut.

Comment les femmes peuvent-elles aider à faire changer les choses?

En aidant à éliminer l’image du patriarcat. Je préfère utiliser ce terme parce que le mot viol, pour plusieurs, fait référence au gars caché dans une ruelle qui saute sur une femme. Ce n’est pas ça; la majorité des viols sont commis par des gens qu’on aime. Les femmes, elles, doivent arrêter de se dire: «Qu’est-ce que tu veux, il est fait de même.» Ma mère, qui avait trois fils, disait aux voisins: «Gardez vos poules en dedans, je sors mes coqs.» On justifie avec fierté que nos fils ont les hormones dans le tapis, que ce sont de vrais gars. La culture du viol, c’est la fabrique du viol. C’est penser et justifier qu’un homme a des pulsions. On entend ça partout. Si une femme montre ses besoins, c’est une «guidoune», une femme facile. Mais un homme, c’est différent.

Comment en est-on venu à banaliser de tels agissements?

On est des êtres qui veulent le pouvoir. Ce serait beau si tout le monde respectait les autres. Il y en a qui y arrivent et qui ont une relation équilibrée. Mais souvent, l’homme veut prendre le pouvoir, comme dans le cas de Laurent. Aujourd’hui, le drame, c’est que quelqu’un qui abuse de sa femme ne s’en rend pas compte, tellement c’est naturel. «C’est ma femme!» qu’il se dit simplement. Et l’arrivée de la pornographie, c’est un drame pour notre société. Les hommes pensent que la sexualité c’est ça, même s’ils disent: «On le sait que ce n’est pas la vérité.» N’empêche, ce sont ces images qui les influencent. Quand un gars commence à regarder de la porno à 12 ans, comment veux-tu qu’à 25 ans il ne cherche pas les filles qui veulent tout faire, comme celles qu’il voit?

Ça se reflète aussi chez les plus jeunes, donc?

Plusieurs d’entre eux me disent que c’est dur pour les couples, car les gars veulent reproduire cela, ce que les filles ne veulent pas. Il y a tout ce mensonge comme quoi les filles aiment autant cela que les gars. C’est faux. J’ai six arrière-petites-filles et je suis inquiète pour elles. Quel sera le rapport entre les deux sexes? On s’en va où? Les filles n’ont plus confiance aux gars. Je parle de tout cela dans mon livre dans le but de faire réfléchir, d’ouvrir la discussion.

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«Un viol ordinaire», c’est l’histoire de Laurent, un homme de bonne famille qui, un soir, oblige sa blonde à avoir une expérience sexuelle qu’elle ne veut pas et pour laquelle elle a déjà dit non plusieurs fois. Accusé de viol, il cherche l’appui de ses parents, qu’il trouvera en quelque sorte auprès de son père, mais non de sa mère, qui cherchera à comprendre pourquoi son fils a dépassé les limites, et si l’éducation qu’elle lui a donnée est responsable de la situation.

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