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La plus riche famille du pays poursuivie pour 700 millions

La famille de Peter Thomson (à droite, flanqué de son frère David, en 2012) possède une fortune évaluée à plus de 50 milliards $, la plus grande au pays.

Photo Reuters, Mark Blinch

La famille de Peter Thomson (à droite, flanqué de son frère David, en 2012) possède une fortune évaluée à plus de 50 milliards $, la plus grande au pays.

Des centaines d’investisseurs qui ont vu leurs économies fondre dans une entreprise pharmaceutique de Laval font preuve d’une audace hors du commun en réclamant près de 700 millions $ en dommages à l’un des membres de la plus riche famille du Canada.

Le 1er avril 2019, Prometic, une entreprise cotée à la Bourse de Toronto, a annoncé manquer d’argent et devoir procéder à une « intervention urgente » pour restructurer sa dette et se renflouer.

« Quand on a reçu la nouvelle, le cœur nous a tombé à terre », raconte Alain Bilodeau, un actionnaire de Prometic.

Il fait partie des 650 investisseurs qui ont récemment déposé en Cour supérieure une poursuite contre Thomvest, la firme d’investissement du milliardaire Peter Thomson, dont la famille contrôle le géant Thomson Reuters.

Une action pour 1000

Par le truchement d’une filiale aux îles Caïmans, Thomvest a pris le contrôle de Prometic en juin 2019. Important créancier de Prometic, Thomvest a converti ses prêts en actions et a réinjecté des fonds dans l’entreprise, diluant fortement les actionnaires existants.

Au terme de la restructuration de Prometic, les actionnaires se sont retrouvés avec une seule action pour chaque bloc de 1000 actions qu’ils détenaient.

Du jour au lendemain, plus de 100 millions $ sont ainsi partis en fumée.

« Quand tu investis dans des actions, il n’y a rien de garanti, tu peux perdre. Mais se faire magouiller comme on s’est fait magouiller, ça, c’est une autre histoire », peste un autre actionnaire de Prometic, Marc Samson.

Dans la poursuite, les investisseurs, qui proviennent du Québec et de trois autres provinces, allèguent que Thomvest a fait preuve d’un « comportement illégal, frauduleux et hautement préjudiciable ».

Les petits actionnaires n’ont jamais digéré que Prometic raye complètement la valeur de l’un de ses produits vedettes, l’immunoglobuline intraveineuse, jusque-là établie à 150 millions $. Selon eux, cette radiation comptable a donné le prétexte que recherchait Thomvest pour s’emparer de l’entreprise.

Ils souhaitent non seulement récupérer la valeur qu’avaient leurs investissements avant la restructuration de Prometic (29,5 cents par action), mais également le rendement auquel ils s’attendaient en fonction d’une évaluation enthousiaste faite en 2018 par Morgan Stanley (8,30 $ par action).

« Aucun mérite »

« Nous croyons que la poursuite n’a aucun mérite et nous comptons nous défendre vigoureusement », a réagi au Journal le président de Thomson Asset Management, Eugene Siklos.

Pour l’instant, Thomvest n’a pas eu beaucoup de succès avec Prometic, rebaptisée Liminal BioSciences. Le cours boursier de l’entreprise a plongé de plus de 75 % depuis juin 2019. Une décision cruciale des autorités américaines pour l’avenir de l’entreprise est attendue en juin. 

Prometic en quelques dates   

  • Octobre 1994 : Fondation de Prometic 
  • Septembre 2013 : Thomvest fait un premier prêt à Prometic 
  • Décembre 2018 : Le fondateur Pierre Laurin quitte 
  • Avril 2019 : Thomvest prend le contrôle de Prometic 
  • Octobre 2019 : Prometic devient Liminal BioSciences 
  • Juin 2021 : La Food and Drug Administration doit statuer sur le Ryplazim, un produit vedette de Liminal  

Un triste spectacle pour le fondateur de Prometic 

Pierre Laurin, qui a fondé Prometic en 1994, est triste de constater le sort réservé à son « bébé ».

« C’est assez pénible de voir ça », confie-t-il au Journal en parlant de la forte dilution qu’ont subie les actionnaires de Prometic dans la foulée de la prise de contrôle de l’entreprise par Thomvest, au printemps 2019.

Quelques mois plus tôt, en décembre 2018, le conseil d’administration de Prometic l’avait remercié comme PDG, poste qu’il occupait depuis 1994. Il a reçu près de 2,4 M$ lors de son départ.

« La fin n’était pas amère quand on m’a demandé de partir, affirme M. Laurin. J’étais assez adulte pour comprendre. La fin est devenue amère en voyant les gens qui ont appuyé Prometic pendant toutes ces années être dilués à ce point-là. Là, c’est devenu très amer, c’est sûr. »

Situation difficile

Pierre Laurin reconnaît que la situation financière de Prometic n’était pas facile et que l’un des produits de l’entreprise, un dérivé du plasma, nécessitait une infrastructure de production très coûteuse.

« On travaillait très fort à l’époque, précise M. Laurin. [...] Je n’ai pas eu la chance de prouver qu’on pouvait y arriver. Ensuite, c’est difficile de dire, comme gérant d’estrade [à l’égard de Thomvest] : “Ah, ils auraient pu, ils auraient pu...” Il y avait certainement d’autres façons de faire que celle qu’ils ont choisie. Celle qu’ils ont choisie les arrangeait grandement. »

Pour l’argent et pour la cause

L’entrepreneur souligne que les investisseurs ont misé plus d’un milliard de dollars sur Prometic au fil des ans. En 2016, la valeur boursière de Prometic a frisé les deux milliards.

« Il y avait tellement d’actionnaires qui étaient là pour l’argent, mais aussi pour la cause », dit-il.

« Les gens qui m’appelaient, je leur disais de bonnes choses à l’égard de ce que je croyais qui était pour arriver, alors les gens restaient. Ils me disaient : “On continue, Pierre”. [...] C’est là que le bât blesse ».

Âgé de 61 ans, Pierre Laurin concentre aujourd’hui ses énergies sur Ingenew, une pharma spécialisée en oncologie.

« On continue le rêve qu’on n’a pas pu terminer chez Prometic, relate-t-il. Il faut regarder vers l’avant, ça ne sert à rien d’exorciser le passé. Tu ne peux pas oublier ce que tu as appris chez Prometic. »