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La digue a cédé

PHOTO D'ARCHIVES, AGENCE QMI

Lorsque, durant la campagne électorale de 2015, les libéraux de Justin Trudeau ont tourné le dos à l’équilibre budgétaire, la stratégie s’est révélée politiquement très payante. Les Canadiens en avaient marre d’un gouvernement tellement grippe-sou qu’il en négligeait ses missions fondamentales.  

Quelques-uns se sont inquiétés de voir la digue péniblement bâtie par Paul Martin, sous la gouverne de Jean Chrétien, abaissée avec tant de désinvolture. Mais la population a cru les libéraux, qui promettaient «d’enregistrer des déficits modestes pendant trois ans (...) et offrir un plan crédible d’équilibre budgétaire en 2019.» Je me souviens d’avoir dit à un supporter libéral : «Vous dites ça, des déficits modestes pour trois ans, mais une fois que les vannes sont ouvertes, il est bien difficile de la refermer.» 

C’est exactement ce qui est arrivé. Bien avant la pandémie, les libéraux avaient abandonné toute velléité de revenir à l’équilibre budgétaire dans un avenir prévisible. La pandémie est arrivée. Le gouvernement du Canada devait évidemment agir avec rapidité pour protéger l’économie du pays et aider les personnes les plus touchées par la récession. On peut toutefois se demander s’il était nécessaire de tant dépenser qu’aujourd’hui, les Canadiens et les entreprises se retrouvent avec plus d’argent en poche que ce qu’ils avaient avant la pandémie.  

Maintenant que la fin de la pandémie pointe à l’horizon et que l’économie prend du mieux plus rapidement qu’on ne le croyait, le premier budget de la ministre Freeland donnait au gouvernement l’occasion de graduellement mettre fin aux mesures d’urgence, rétablir l’état des finances publiques, et investir de manière raisonnable et à long terme dans le système de santé.  

Un dérapage inquiétant

Malheureusement, le budget 2021 poursuit l’inquiétant dérapage vers un État fédéral gonflé aux stéroïdes. Ce dérapage, je l’avais déjà constaté comme membre du comité sénatorial des Finances nationales. Il était clair que la digue de l’équilibre budgétaire n’avait pas seulement été abaissée; elle avait carrément sauté. C’était, comme on dit, «bar ouvert» pour les dépenses. 

Cela est encore plus apparent à la lecture du budget déposé lundi. C’en est presque indécent le nombre de nouveaux programmes et initiatives qui sont annoncés, notamment dans les champs de compétence des provinces : initiative pour vieillir dans la dignité à la maison, normes nationales pour les soins de longue durée et pour la santé mentale, Espace mieux-être Canada, conseil consultatif national sur la garde d’enfants, nouveau programme pour la main-d’œuvre sectorielle, nouveau Service aux apprentis, nouveau programme Compétences pour réussir, création du poste de Commissaire aux données, création d’un fonds sur l’infrastructure naturelle, nouvelle agence canadienne de l’eau... Il y en a pour 841 pages.  

Bien sûr, prise isolément, chacune de ses mesures se justifie. Mais justement, quand on gère les finances publiques, on ne peut pas prendre chaque idée isolément. Il faut faire des choix, parce que, que les taux d’intérêt soient bas ou élevés, les moyens des contribuables canadiens sont limités. 

Pour ce qui d’un plan d’investissement dans le système de santé, les chiffres dans le budget sont clairs : pour les cinq prochaines années, c’est zéro + zéro + zéro + zéro + zéro. 

L’équilibre...

«En 2019-20, nous équilibrerons le budget.» C’était écrit en gros caractères rouges dans la plateforme 2015 des libéraux. Aujourd’hui, on a tellement perdu de vue les vertus du déficit zéro qu’on applaudit presque lorsque Mme Freeland nous annonce un déficit de «seulement» 30 milliards en 2025-26. Si tout se déroule comme prévu. Entretemps, de 2022-23 à 2025-26, donc hors période de pandémie, les libéraux auront ajouté 177 milliards $ à la dette du pays. 

S’il y a une chose que le passé nous a enseigné dans le domaine de l’économie et des finances publiques, c’est que tout se déroule rarement comme prévu. Et que, pour affronter les crises, rien ne vaut des finances publiques saines. 

Les Canadiens étant eux-mêmes surendettés, ils se soucient apparemment fort peu du fardeau qu’Ottawa est en train de déposer sur leurs épaules et sur celles de leurs enfants. Mais un jour, il va falloir en revenir. Et alors, comme en 1995, ça va faire mal.  

André Pratte, directeur chez Navigator et vice-président du Centre canadien pour la mission de l’entreprise, ex-sénateur et ex-éditorialiste en chef de La Presse

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