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Le Plan Nord cherche encore une direction

Comprendre la comorbidité

Ça devait être le « projet d’une génération », l’un « des plus grands chantiers de développement [...] de notre époque ». Et pourtant, une décennie plus tard, observateurs et responsables de la mise en œuvre du Plan Nord peinent à faire le bilan de ses réalisations. 

« Si c’est ainsi, c’est qu’il y a une raison. Et la raison, si vous voulez mon avis, c’est que leur bilan n’est pas aussi flamboyant qu’on aimerait nous le laisser croire », répond Gérald Lemoyne, pourtant l’un des plus ardents partisans du développement des territoires nordiques.

Ex-maire de Lebel-sur-Quévillon et ancien président de la Conférence régionale des élus de la Baie-James, Gérald Lemoyne a été de tous les combats qui ont touché le Nord québécois au cours des 30 dernières années. 

Jean Charest, alors premier ministre du Québec, à Fermont dans le Nord-du-Québec, en mai 2011.

Photo Didier Debusschère

Jean Charest, alors premier ministre du Québec, à Fermont dans le Nord-du-Québec, en mai 2011.

Aujourd’hui retraité, il se montre peu impressionné par le travail de la Société du Plan Nord (SPN), cet organisme mis sur pied par Québec pour coordonner ses actions au nord du 49e parallèle. « Je vais vous le dire en tentant de ne pas être méchant : vu d’ici au nord, si cet organisme fait des choses, ça ne paraît pas beaucoup. »

Quatre-vingts milliards $ d’investissements publics et privés sur 25 ans. Création ou maintien de 20 000 emplois par année pendant la même période... Le plan d’origine, une brique de 150 pages présentée par Jean Charest en 2011, avait de quoi faire rêver.

« Le Plan Nord sera aux prochaines décennies ce que le développement de la Manicouagan et de la Baie-James aura été aux décennies 1960 et 1970 », pouvait-on même y lire en introduction.

Des questions mais peu de réponses

Dix ans après, qu’en est-il ? Difficile de savoir. Étrangement, peu de chercheurs s’y sont intéressés. La Société du Plan Nord a paru elle-même dépourvue lorsqu’appelée à nous faire part de ses réalisations.

Amélioration des infrastructures de télécom, prolongement de la route 138 sur la Côte-Nord, création de la Société ferroviaire et portuaire de Pointe-Nord, organisation d’un sommet sur l’aviation, financements d’études, participation à des conférences... 

Appuyées d’une enveloppe de 75 M$ par année, ses actions nombreuses tentent de répondre aux besoins de ce territoire immense, tant sur les plans social, et économique, qu’environnemental.

Le ministre Jonatan Julien admet s’être buté à la même difficulté à son arrivée au cabinet de l’Énergie et des Ressources naturelles. « On a tous entendu parler du Plan Nord. Mais quelles sont exactement ses retombées ? » Poser la question, s’en est-il vite rendu compte, était tout sauf synonyme de réponse. 

De 80 milliards $ à quelques millions

En entrevue, le PDG de la SPN, Patrick Beauchesne, insiste sur le caractère évolutif du plan, qui aura vu en 10 ans quatre gouvernements et au moins autant de ministres se succéder à sa tête. 

C’est ainsi que l’impulsion de départ qui se résumait à « développer le Nord » sous les libéraux, a graduellement bifurqué pour devenir « habiter notre Nord » sous Legault. Ce faisant, les prévisions de 80 milliards $ d’origine se sont transformées en investissement de... 1,37 milliard $ d’ici 2023. 

Vu l’ampleur des changements, on comprend la complexité de brosser le moindre bulletin. Déçu ? Certes. Mais ce n’est pas pour autant que Gérald Lemoyne croit que ce plan devrait passer à la déchiqueteuse.

N’empêche, il rêve que ce plan soit dirigé par des gens du Nord. 

« Le problème est toujours le même : celui de la méconnaissance du Nord. Pour imaginer son potentiel, lui donner toute l’attention qu’il requiert, il faut le connaître. Malheureusement, c’est le lot de bien peu de gens, y compris parmi ceux à Québec qui tentent de l’aider. »

Le Plan Nord et ses espoirs d’alors

  • Présentation : 9 mai 2011
  • Territoire visé : 1,2 million de km2, au nord du 49e parallèle (72 % du territoire québécois)
  • Investissements : 80 milliards $ public et privés sur 25 ans (2011-2036)
  • Emplois : créer ou consolider 20 000 emplois par année pendant 25 ans (2011-2036)

La Société du Plan Nord c’est:

  • Fondation : avril 2015   
  • Nombre d’employés : 70, dont 52 à Québec   
  • Cinq bureaux : Québec (siège social), Roberval, Baie-Comeau, Chibougamau, Sept-Îles   
  • Budget de fonctionnement (salaires, baux, etc.) : 7,9 millions $ par année      

La CAQ veut instaurer la reddition de compte  

Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, lors d’un point de presse sur un projet de loi concernant les tarifs d’électricité, en juin 2019.

Photo d'archives, Simon Clark

Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, lors d’un point de presse sur un projet de loi concernant les tarifs d’électricité, en juin 2019.

Finies les envolées verbales, les images à faire rêver, l’évocation d’objectifs et de projets si grands, nombreux et flous que nul n’arrive à les mesurer par la suite. Bref, s’il y a un changement que la Coalition avenir Québec (CAQ) dit vouloir apporter au Plan Nord d’origine, c’est bien celui de la reddition de compte. 

« En termes de marketing, M. Charest avait été fort à l’époque. Le Plan Nord, c’est certain, avait frappé l’imaginaire, reconnaît d’emblée aujourd’hui le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut pouvoir quantifier, mesurer ce qu’on fait. Autrement, on s’éparpille sans direction précise. »

49 actions socioéconomiques

Présenté en décembre dernier, en pleine tourmente de reconfinement sanitaire d’avant les Fêtes, le nouveau Plan d’action nordique du gouvernement de François Legault tranche net avec les moutures successives qui l’ont précédé depuis 2011. 

Au lieu des 80 milliards $ sur 25 ans que le plan faisait miroiter à l’époque, le plan caquiste se contente de 49 « actions socioéconomiques » à mettre en place au nord du 49e parallèle, pour des investissements publics et privés totalisant 1,4 milliard $ sur trois ans. La Société du Plan Nord continue d’en être le coordonnateur.

Objectifs précis et concrets

Les projets d’accès au territoire (routier notamment) représentent la plus grosse part, avec 1 milliard $ de fonds investis. Les autres orientations touchent une multitude de secteurs, dont l’accès à internet, la formation de la main-d’œuvre, l’entrepreneuriat, le tourisme et l’agriculture.

« Peut-être que notre plan est moins flamboyant, affirme le ministre Julien, également responsable de la région de la Côte-Nord, mais je vous garantis que les résultats vont être plus probants. Ses objectifs sont précis, concrets et mesurables, chose que je n’ai pas été en mesure d’observer par le passé. » 

« Je ne dis pas que rien ne s’est fait avant. Mais simplement, qu’il n’était pas possible d’en juger, de véritablement mesurer la performance de nos équipes. C’est ça que notre plan change ; si un projet n’aboutit pas, il y a quelqu’un qui va devoir m’expliquer pourquoi. »

Charest juge que le projet n’a rien perdu de sa pertinence  

L’ancien premier ministre du Québec, Jean Charest, à Bruxelles, en Belgique, en juin 2011, lors d’un point de presse où il a chanté les vertus du Plan Nord aux Européens.

Photo courtoisie

L’ancien premier ministre du Québec, Jean Charest, à Bruxelles, en Belgique, en juin 2011, lors d’un point de presse où il a chanté les vertus du Plan Nord aux Européens.

Jean Charest lançait le Plan Nord en mai 2011. Il traçait les bases du développement futur d’un territoire immense, représentant 72 % de la superficie de la province.

Dix ans plus tard, l’ex-premier ministre a accepté de partager avec Le Journal ses réflexions sur ce projet de développement et d’occupation de ces territoires nordiques.

Qu’espériez-vous accomplir avec le Plan Nord ?
Une des choses que j’espérais est qu’on en parle dix ans après, que ce ne soit pas passager, que cette vision du développement du Nord québécois puisse durer dans le temps. Je suis heureux que le plan soit toujours vivant et plus pertinent que jamais. Surtout avec cette reprise que l’on observe dans le secteur des ressources.

Pourtant, dix ans plus tard, les retombées ne sont pas comparables à celles que l’on nous faisait miroiter à l’époque.
Il faut se rappeler que lors du lancement, nous étions vraiment dans le haut d’un super cycle pour les ressources naturelles. Ce cycle s’est poursuivi jusqu’en 2014, avant de chuter. Le Plan Nord est tributaire de ces cycles. Il faut l’accepter en attendant les rebonds. C’est d’ailleurs ce que l’on sent actuellement avec l’intérêt pour les métaux stratégiques. Le Plan Nord est la plateforme qui nous permettra de profiter de ce prochain cycle haussier.

N’empêche, le plan a été modifié à plusieurs reprises. Ses prévisions d’alors ont perdu du coffre. Avez-vous le sentiment qu’on l’a négligé ?
Peut-être qu’effectivement les gouvernements successifs ont senti qu’ils n’avaient pas leur empreinte digitale dessus. Comme ce n’était pas leur projet, certains ont pu manquer de motivation. Mais peu importe, ce plan ne se démentira pas. Pour moi, la vision a été donnée ; elle va s’actualiser. C’est sur le long terme qu’on pourra vraiment juger de sa valeur. Le reste n’est que politique.

Au-delà du 49e parallèle, on reproche souvent aux populations du sud de manquer d’ambition pour le nord. Qu’en pensez-vous ?
Il est certain que ça prend un champion pour le nord. Ça prend un champion qui y croit. Qui y croit et qui en parle constamment. L’enjeu est d’avoir une vision et des retombées. Au fond, il faudrait que le développement du Nord devienne le projet de tous les Québécois.