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Le virus «américain» dévoreur d’humanité

C’est bien un sentiment de honte, une sorte de haut-le-cœur que j’ai ressenti lorsque j’ai vu à la télévision ces milliers de personnes qui manifestaient contre les mesures sanitaires dans les rues de Montréal.  

Près de 11 000 personnes sont mortes de la COVID-19 au Québec depuis le début de cette pandémie. Des infirmières, médecins, préposés aux bénéficiaires et autres travailleurs tiennent le système de santé et des services sociaux à bout de bras depuis des mois; certains d’entre eux sont d’ailleurs tombés au combat pour avoir été « trop » solidaires du genre humain. 

La pandémie, un canular...

Et pendant ce temps une foule bigarrée déambule dans les rues en scandant des slogans édifiants et pathétiques pour la défense de leurs droits et libertés à sens unique. Certains, pancartes à la main, affirment qu’ils sont contre le confinement ou remettent en question l’utilité du port du masque. D’autres déclarent qu’ils n’ont pas confiance aux vaccins et que le virus de la COVID-19 cause tout au plus un petit rhume chez ceux qui en sont atteints. 

Mais le plus terrifiant, c’est qu’ils sont plusieurs à croire – car il s’agit bien ici d’une croyance – que ce virus n’existe pas et que toute cette histoire de pandémie est un immense canular monté de toutes pièces. Malgré ce qui se passe ici au Québec, mais aussi en Inde, au Brésil et partout dans le monde, tout ce beau monde persiste et signe pour nier la plus cruelle des réalités, celle qui nous rentre dedans depuis des mois, décapite des familles et prive de jeunes enfants de leurs grands-parents. 

Comment des êtres humains, pourtant mes semblables, en sont-ils venus à se rassembler dans le but d’afficher haut et fort une vision du monde autant égoïste qu’égocentrique ? Voilà la question qui me hante depuis quelques jours. 

L’autre virus...

Qu’est-ce qu’on pouvait rigoler à l’époque lorsque Donald Trump affirmait, sans même cligner des yeux, qu’il n’y avait pas eu de pluie lors de sa cérémonie d’investiture en 2017 et que, malgré les photos qui prouvaient le contraire, la foule présente ce jour-là avait été beaucoup plus grande que celle qui s’était rassemblée lors de l’investiture de Barack Obama en 2009. Quel clown, se disait-on ! 

Quatre ans plus tard, disons qu’on a commencé à rire un peu moins quand, tout en affirmant dans son délire que sa réélection lui avait été volée, il s’est mis à inciter ses partisans à envahir le Capitole dans l’espoir à peine voilé de provoquer un coup d’État. 

Eh bien, on y est ! Les concepts de faits alternatifs, de fake news, de post-vérité et autres du même genre, ont fait du chemin depuis. À la manière de virus qui parviennent à contaminer leurs victimes, ces concepts ont fini par être adoptés par des millions d’Américains, qui se sont graduellement métamorphosés en trumpistes invétérés, et par traverser la frontière pour se loger dans l’esprit de plusieurs de nos concitoyens. Pour ceux qui en douteraient encore, la manifestation du 1er mai dans les rues de Montréal en est un merveilleux exemple. 

Mais comment reconnaître les personnes qui ont été contaminées par ce virus, quels en sont les symptômes ? D’une manière pernicieuse, cet agent infectieux commence tout d’abord par s’attaquer au système immunitaire de ses victimes en les privant premièrement de leur gros bon sens, ensuite de leur jugement et finalement de cette faculté pourtant essentielle qui consiste à pouvoir faire la différence entre le réel et l’imaginaire, entre une simple idée et le monde des faits. 

Ainsi affaiblis, ces personnes deviennent alors de plus en plus perméables aux opinions reçues, aux préjugés et par la suite aux théories du complot les plus farfelues qui circulent sur le Web. Reliées à la réalité par un fil des plus ténus et confondant le monde de la croyance avec celui de la science, ils fréquentent d’une manière compulsive des espaces virtuels qui nourrissent et exploitent leur grande crédulité tout en les enfonçant encore davantage dans une impéritie intellectuelle toujours plus extrême. 

Ce virus est dangereux non seulement pour ses hôtes mais aussi et surtout pour la société dans laquelle il se multiplie à la vitesse grand V. Car tôt ou tard il finit, à la manière de la bactérie mangeuse de chair, par s’attaquer au tissu social, par dévorer les liens de solidarité à la base de toute citoyenneté, par morceler une association conviviale en de multiples agrégations d’individus qui, isolés et recroquevillés sur eux-mêmes, s’en remettent alors à cet instinct qui les poussent à ne rechercher que leurs intérêts particuliers quitte à nier ceux de l’ensemble de la collectivité. 

Ce virus est en effet très dangereux puisque lorsqu’on lui laisse la voie libre, il finit par dévorer la part d’humanité logé dans le cœur de chacun. 

Photo courtoisie

Réjean Bergeron, Essayiste et professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin

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