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Vos vacances au Québec: la catastrophe évitée aux Îles

Reportage aux Îles de la Madeleine

Photo Stéphanie Martin

En 2020, la pire saison en matière d’achalandage depuis 25 ans, l’industrie touristique des Îles de la Madeleine s’attendait à la catastrophe, mais a réussi à garder la tête hors de l’eau. Elle a maintenant les yeux tournés vers l’été 2021, que tous espèrent le plus « normal » possible. 

Pendant que la plupart des joyaux touristiques québécois voyaient leur fréquentation bondir, aux Îles, ce fut tout le contraire l’été dernier: à peine 29 000 personnes y ont mis les pieds. Cela ne s’était pas vu depuis 1996. En comparaison, en 2019, 68 000 touristes avaient foulé l’archipel pendant l’été, illustre le directeur général de Tourisme Îles de la Madeleine, Michel Bonato.   

Au cœur du golfe Saint-Laurent, les Îles ont dû faire face aux vents contraires. D’abord, «la population avait peur» du virus, qui était largement méconnu. Ensuite, les provinces atlantiques, qu’on doit traverser par voie terrestre, ont limité les déplacements interfrontaliers. Les croisières et tours organisés, qui apportent une manne économique, ont été annulés. Finalement, le traversier qui amène la majorité des touristes ne pouvait fonctionner qu’à la moitié de sa capacité. La saison officielle n’a été lancée qu’à la mi-juin, occasionnant des pertes considérables.  

Écoutez la journaliste Karine Gagnon ici 

45 M$ de pertes l'an dernier 

Tourisme Îles de la Madeleine estime à 45 millions $ les pertes encourues dans l’industrie en 2020.   

Cette année, les Îles n’ont pas de limite d’achalandage. Et déjà, l’engouement des touristes pour l’archipel se fait sentir. Il est pratiquement impossible de se dénicher un hébergement de tourisme et les réservations s’envolent pour la saison 2022.  

Les effets collatéraux de la pandémie ont été «indéniables», affirme le maire Jonathan Lapierre. Mais pour lui, les entreprises madeliniennes se sont malgré tout bien tirées d’affaire, grâce notamment aux aides gouvernementales. «Ça a été un bel été malgré tout», relate-t-il, à son bureau de Cap-aux-Meules. Mais avec la fin des aides, on ne verra que dans quelques mois le portrait réel de la situation, dit-il.  

Si les restaurateurs, les propriétaires d’hébergement touristique et les promoteurs d’activités en petits groupes ont plutôt bien tiré leur épingle du jeu, les hôteliers, les transporteurs et les croisiéristes ont vécu l’année plus difficilement, dit-il. Ces derniers viennent d’ailleurs de recevoir une aide publique de 375 000 $ pour éponger leurs pertes.  

Anne-Marie Lachance, copropriétaire d’une microbrasserie, pour qui 2020 est une « année à oublier ».

Photo Stéphanie Martin

Anne-Marie Lachance, copropriétaire d’une microbrasserie, pour qui 2020 est une « année à oublier ».

Soupir de soulagement 

Malgré tout, les intervenants rencontrés par Le Journal ont poussé un soupir de soulagement à la fin de la saison.  

Dany Leblanc, propriétaire des hôtels Accents, a subi des pertes importantes avec le retrait de six congrès, qui a été «catastrophique». Les mois de juin et septembre ont été pour ainsi dire perdus. Mais l’entreprise a quand même réussi à limiter les dégâts avec des visiteurs de dernière minute. Il anticipe un été 2021 «pas tout à fait normal». «On va vivre avec le spectre de la pandémie au-dessus de la tête.»  

À la micro-brasserie À l’abri de la tempête, la copropriétaire Anne-Marie Lachance était contente de mettre 2020 derrière elle. Avec un «très gros manque à gagner», un déficit de 500 000 $, c’est «une année à oublier». Le Journal l’a rencontrée à la micro-brasserie, où la nouvelle usine venait d’entrer en fonction. L’équipement tout neuf, des cuves venues d’Allemagne, avait été commandé pour arriver en 2020. Il s’agit d’un investissement important qui est finalement tombé en pleine pandémie. La situation a retardé leur mise en service.  

Obligés de planifier sa saison 2020 «dans le brouillard», sans savoir combien de visiteurs allaient pouvoir se déplacer jusqu’aux Îles, Mme Lachance et ses partenaires ont pris la décision de produire la moitié moins de bière. Tout a été écoulé, grâce à la fidélité de la clientèle et à l’été clément, qui a permis aux amateurs de profiter de la terrasse extérieure. Mais les revenus ont tout de même été amputés de moitié, soupire-t-elle. Maintenant, on n’anticipe pas le retour des profits avant 2022. 

Achat local 

Sur le site historique très fréquenté de La Grave, la propriétaire de la boutique Globe-Trotter, Marie-Ève Bourque, a sauvé son été grâce à l’achat local et le commerce en ligne. «Les gens des Îles ont eu à cœur d’aider les entreprises d’ici et de soutenir l’achat local», dit-elle. Elle a même complété sa saison avec un profit. «Les touristes arrivaient avec un budget qu’ils auraient normalement dépensé dans un autre pays. Là, cet argent était concentré dans les boutiques locales.»  

Comme bien des commerçants, Lise Soutière, propriétaire du bistro Les Araynes, a pris du temps à s’adapter aux nouvelles mesures sanitaires, qui changeaient constamment. La distanciation obligatoire des clients a aussi causé des pertes de revenus. Reste maintenant à gérer la pénurie de main-d’œuvre pour l’année à venir, qui ajoute au casse-tête, dit-elle.  

Hugo Lefrançois, chef exécutif au bistro Accents du Château Madelinot, s’attend à «un gros été». Déjà en 2020, le restaurant a vu sa clientèle s’accroître de 30 %. Les restaurateurs se croisent maintenant les doigts pour que certaines contraintes sanitaires soient levées avant la haute saison, question de leur donner un peu d’oxygène et de leur permettre d’accueillir plus de clients.  

Les Îles de la Madeleine en chiffres

13 000 habitants  

  • Principales activités économiques : exploitation des ressources naturelles et tourisme  
  • 90 millions $ de retombées économiques par année provenant du tourisme  
  • 2019 : 68 000 visiteurs sont venus en été  
  • 2020 : 29 000 visiteurs sont venus en été   

Ce qu'ils ont dit  

«Cette année, on table sur les mois de mai et juin et on espère une saison normale. Mais même une saison normale ne nous ramènera pas les chiffres de 2019. [...] Et maintenant, on sait que tout peut changer à la dernière minute. »

– Anne-Marie Lachance, d’À l’abri de la tempête

 

«On voit 2021 d’un bon œil. Il n’y a pas de restriction de passage sur le traversier, les gens sont rodés aux mesures sanitaires. Plus de commerces vont ouvrir et plus de gens vont louer. »

– Jacky Poirier, président de Tourisme Îles de la Madeleine

 

«Toutes les résidences de tourisme sont prises. Il n’y a plus rien. Et c’est presque complet pour 2022. On se retrouve avec une pénurie de main-d’œuvre. On espère qu’on va réussir à satisfaire la clientèle. »

– Dany Leblanc, hôtelier

 

«En 2020, les touristes arrivaient avec un budget qu’ils auraient normalement dépensé dans un autre pays. Là, cet argent était concentré dans les boutiques locales. »

– Marie-Ève Bourque, de la boutique Globe-Trotter

Le « dangereux précédent » du conflit avec les Maritimes  

Le maire des Îles s’impatiente et met en garde contre le « dangereux précédent » créé par les provinces atlantiques, qui contrôlent le passage des résidents et des visiteurs qui veulent se rendre sur l’archipel par la route, menaçant de compliquer la saison touristique pour un deuxième été d’affilée. « C’est de l’abus de pouvoir. » 

« C’est un non-sens. C’est inacceptable. À mon sens, ça crée des précédents qui sont extrêmement dangereux », exprime Jonathan Lapierre. 

« On est au Québec, au Canada. Aucune raison de faire ce que les autres provinces ont fait, soutient-il. Ça va laisser des traces, après la crise.»

Jonathan Lapierre, maire de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine

Photo d'archives

Jonathan Lapierre, maire de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine

Longues heures de route

Depuis le début de la pandémie, le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard interdisent à tout voyageur en transit vers ou à partir des Îles de s’arrêter pour dormir en chemin sur leur territoire. Une situation qui, selon M. Lapierre, met en danger les voyageurs, qui doivent conduire de longues heures sans se reposer. Avec le député Joël Arsenault, il multiplie depuis un an les démarches pour faire changer les choses. En vain jusqu’à maintenant. 

Les visiteurs les plus motivés vont continuer de venir, croit-il. Mais il redoute que l’agacement des touristes devant ces complications vienne à bout de leur désir de passer du bon temps aux Îles. Il n’hésite pas à jeter le blâme sur ses deux voisins. 

« Gérer par la peur »

« Ils ont réussi à faire ça avec la COVID. Gérer par la peur. La prochaine fois, ça va être quoi ? Ils ne seront pas contents du prix qu’ils auront pour le homard comparativement à nous et ils vont dire : “No way, tant qu’on n’aura pas le même prix” ? » 

Depuis quelques semaines, s’est ajouté un décret québécois qui interdit aux résidents des zones rouges de se déplacer vers les Îles, qui sont en jaune. M. Lapierre espère que celui-ci sera levé avant le 24 juin. 

« Sinon, ça va être ingérable. Ça relève de l’utopie. Qui va contrôler ça? » Les Madelinots ont les yeux rivées sur les prochaines décisions de la Santé publique, dit le maire, impatient de voir l’évolution de ce dossier.

Îles-de-la Madeleine  

Les Îles-de-la-Madeleine regorgent de paysages à couper le souffle.

Photo courtoisie, tourisme Îles-de-la-madeleine

Les Îles-de-la-Madeleine regorgent de paysages à couper le souffle.

INFOS PRATIQUES  

  • C’est de la mi-juillet à la mi-août que les îles de la Madeleine accueillent le plus de touristes. Il y a alors moins de choix pour les séjours. Mieux vaut planifier vos vacances à un autre moment, septembre étant un très bon mois pour s’y rendre.      
  • Les lieux pour un pied-à-terre dans l’archipel sont variés : hôtels, motels, auberges, gîtes, chalets, camping... Dans le site web de Tourisme Îles de la Madeleine, un moteur de recherche permet d’obtenir les disponibilités d’hébergement (et aussi du traversier) selon les dates.      
  • Plusieurs établissements affi-chent un tarif de 100 $ à 150 $ par jour pour deux personnes.