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Des anges gardiens forcés de travailler sans papiers

ange-gardien Eve

Photo Chantal Poirier

Le ministère de l’immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec réfute les chiffres communiqués par Immigration et citoyenneté Canada. Il indique avoir délivré 809 Certificats de sélection du Québec (CSQ) à ce jour. «L’ensemble des détenteurs de CSQ recevront la résidence permanente de la part du fédéral, assure le ministère. Il est le seul responsable de sa délivrance et des délais qui pourraient y être associés». Québec assure traiter les dossiers «dans des délais très raisonnables, soit 31 jours en moyenne».


Aucun des anges gardiens sans papier qui a fait une demande de résidence permanente au Québec n’a été admis en six mois, ce qui force ces travailleurs de la santé essentiels à aller au front tous les jours dans l’incertitude.

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« Je suis très déçue parce que c’est un mouvement qui est parti du Québec soi-disant pour remercier ces personnes. Les faire attendre comme ça, ça relève de la mesquinerie », gronde la directrice générale de la Maison d’Haïti, Marjorie Villefranche.

Elle a été une des premières à réclamer que Québec et Ottawa régularisent le statut des travailleurs essentiels sans papiers qui soignent nos aînés et mettent de la nourriture sur nos tables depuis le début de la crise de la COVID-19.

« Ces personnes nous apportent dans des conditions exceptionnelles leurs compétences, leur dévouement et leur dignité afin de nous aider à combattre cette pandémie tout en risquant leur propre santé et celle de leur famille », écrivait-elle en mai 2020.

Au même moment, Eva St-Yves (nom fictif par crainte de représailles) trimait comme préposée aux bénéficiaires dans une résidence pour personnes âgées de l’arrondissement de Montréal-Nord. Elle y est entrée en pleine hécatombe, après avoir été trimballée pendant quatre mois d’un CHSLD à l’autre.

« J’avais tellement peur. Quand je rentrais du travail, je me déshabillais devant la porte, je ne touchais pas mes enfants avant d’avoir mis tout mon linge dans la machine et de m’être lavée », raconte cette mère de trois jeunes enfants.

Sortir de la précarité 

Arrivée à Saint-Bernard-de-Lacolle en décembre 2018 depuis le Venezuela, cette Haïtienne a traversé la moitié du continent en bateau, à pied, en bus et en train, avec deux jeunes enfants dans les bras.

Son époux avait pris la même route quelques mois plus tôt et lui envoyait de quoi survivre grâce à un emploi dégoté dans une usine de Montréal.

Pour cette famille, le Programme spécial des demandeurs d’asile en période de COVID-19 entré en vigueur le 14 décembre dernier représente la porte de sortie de la précarité. Son objectif est d’offrir la résidence permanente aux demandeurs d’asile qui dispensent des soins directs aux patients pendant la pandémie.

Rien dans la belle province 

Comme Mme St-Yves, 7577 personnes ont envoyé une demande pour en bénéficier, dont 2853 au Québec. Mais en date du 10 avril, 216 seulement avaient reçu la résidence permanente au pays, et aucune au Québec, d’après les données d’Immigration et citoyenneté Canada obtenues par Le Journal

« Québec prend vraiment son temps pour gérer une goutte d’eau dans l’océan », souffle Me Guillaume Cliche Rivard, de l’Association des avocats en droit de l’immigration.

Le Québec est la seule province où les demandeurs doivent être filtrés à la fois par l’administration provinciale et par la fédérale, ce qui allonge considérablement le processus migratoire, explique l’avocat.

Ces délais administratifs ont des conséquences dramatiques, explique-t-il.

« Souvent, ce sont des familles qui sont séparées. Un des conjoints est ici, les enfants sont à l’étranger. Sans ce papier, ils ne peuvent pas entamer le processus de réunification familiale. Aussi, ils ne sont pas admissibles à la RAMQ [Régie de l’assurance maladie du Québec], donc à tous les services qu’ils dispensent eux-mêmes. »

Le fédéral assure toutefois une couverture médicale de base aux réfugiés pendant qu’ils attendent la régularisation de leur statut. 

Un appel du pied d’Ottawa à Québec  

Le fédéral veut offrir la résidence permanente à plus de travailleurs essentiels qui aident le pays à traverser la crise sanitaire, mais attend que Québec suive la musique.

À la demande de la province, le Programme spécial des demandeurs d’asile en période de COVID-19 s’applique actuellement uniquement à ceux qui ont donné des soins directs aux malades pendant au moins 120 heures, entre mars et août 2020.

« Il n’y a aucune raison qui justifie ça. L’automne et l’hiver ont été horribles en termes de COVID aussi. J’ai des gens qui ont bien plus que 120 heures. Mais dans la deuxième et la troisième vague, donc qui ne sont pas admissibles », déplore Guillaume Cliche Rivard, de l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration.

Ceux qui désinfectent les corridors des hôpitaux ou qui travaillent dans l’industrie alimentaire ne sont pas non plus admissibles au programme.

« C’est hypocrite, estime Marjorie Villefranche, de la Maison d’Haïti. Toutes ces personnes travaillent fort pour nous. L’a-t-on oublié ? »

Relance économique 

« Je comprends très bien les sacrifices que font les demandeurs d’asile dans nos communautés », assure au Journal le ministre fédéral de l’Immigration Marco Mendicino.

Conscient des limites du programme, il indique que, de son côté, « les portes sont ouvertes » pour élargir les critères d’admission. Il souligne « espérer » que son homologue du Québec, Nadine Girault, soit du même avis.

« Avec les immigrants, on peut accélérer la relance de l’économie », insiste M. Mendicino, ajoutant que « l’immigration est essentielle à la vitalité de la communauté francophone » compte tenu du vieillissement accéléré de la population.