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Il meurt sans avoir vu un médecin

Malick Sangaré pose devant l’Hôpital général juif de Montréal, où son meilleur ami, Akeem Scott (en mortaise), a passé quatre heures en douleur sans voir un médecin. Il est décédé quelques heures plus tard. Sa mort était évitable, selon une coroner.

Photos Hugo Duchaine et tirée de Facebook

Malick Sangaré pose devant l’Hôpital général juif de Montréal, où son meilleur ami, Akeem Scott (en mortaise), a passé quatre heures en douleur sans voir un médecin. Il est décédé quelques heures plus tard. Sa mort était évitable, selon une coroner.

Un jeune homme est mort dans les bras de son meilleur ami après avoir quitté l’urgence d’un hôpital de Montréal, où il s’est tordu de douleur pendant quatre heures sans jamais voir un médecin.

« C’est un décès qui aurait pu être évité », soutient la coroner Karine Spénard, qui s’est penchée sur la mort d’Akeem Scott en juin 2019, dont le rapport a récemment été publié.

L’homme de 26 ans souffrait d’une péritonite aiguë, une urgence médicale qui doit être traitée dans les plus brefs délais, précise Me Spénard. Il s’agit d’une grave inflammation de la membrane qui tapisse l’abdomen, qui a entraîné chez lui la perforation d’un ulcère.

Le 20 juin 2019, Akeem Scott est arrivé en ambulance à l’urgence de l’Hôpital général juif. Il se plaignait d’intenses maux de ventre, de nausées et de vomissements, note le rapport.

Dès qu’il a été mis au courant, son ami depuis 20 ans, Malick Sangaré, est accouru à ses côtés.

Couché par terre  

Jamais il n’avait vu son ami, un « gars solide », dans un pareil état. 

« Il était dans un fauteuil roulant, car il ne pouvait plus marcher. On poussait le personnel à venir le voir et l’aider, ce n’était pas normal qu’il pleure ou se couche à terre en boule », relate M. Sangaré, étudiant en informatique.

Mais la réaction des soignants a plutôt été de leur dire qu’ils étaient dérangeants, se souvient l’homme de 29 ans.

Au triage, Akeem Scott avait chiffré sa douleur à 10 sur 10 et il a reçu un niveau de priorité 3, c’est-à-dire qu’il devait être vu en 30 minutes, normalement. La coroner écrit qu’il n’a reçu aucun analgésique pour le soulager et que son dossier fait référence à une consommation d’alcool quelques jours auparavant, même s’il était sobre.

M. Sangaré dit avoir demandé que son ami soit couché sur un lit pour être confortable.

« C’est la seule raison pour laquelle on est partis », souffle-t‐il. 

Quelques secondes  

Après quatre heures d’insoutenables douleurs à l’urgence, Akeem Scott est parti, soutenu par son ami et son frère pour aller se coucher.

« On l’a allongé dans mon lit », dit M. Sangaré, qui a veillé sur lui toute la nuit. 

Vers 4 h du matin, son ami a essayé de lui dire quelque chose, mais à ce moment-là, seul un liquide noir émanait de sa bouche. 

« Je l’ai pris dans mes bras et il est parti en quelques secondes », se souvient Malick Sangaré. Deux ans plus tard, les douloureux événements restent gravés dans sa mémoire. Une fois sur les lieux, les pompiers ont cherché à le réanimer, mais sans succès.

« Je me sens tellement coupable, j’ai dû appeler [sa mère] pour lui dire que son fils est mort », raconte-t-il avec émotion.

Il ne peut s’empêcher de se demander si l’apparence physique, les vêtements qu’il qualifie de street et l’historique de consommation d’alcool de son ami, n’ont pas amené les soignants de l’Hôpital général juif à sous-estimer sa douleur et sa détresse. 

Confiance ébranlée  

« Ça a ébranlé ma confiance, moi, ce n’est pas à cet hôpital-là que je vais envoyer quelqu’un », déclare M. Sangaré.

Pour sa part, la coroner Spénard dit ne pas avoir posé de questions précises à ce sujet. Elle a cependant demandé « de revoir la qualité des actes professionnels posés » à l’Hôpital général juif.

« On ne pourra jamais le savoir, mais il y a quand même des éléments convergents qui donnent à penser qu’il y a eu négligence fondée sur l’apparence du jeune homme », se désole la professeure de l’Université de Montréal Estelle Carde, qui étudie les inégalités sociales en santé.

Évoquant des « raisons de confidentialité », le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal a refusé de commenter le rapport public de la coroner.