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«Sans la pandémie, il serait resté accroché»

En décembre, Mathys a abandonné les études, et ce, même si sa mère a tout essayé pour obtenir du soutien de la part de son école secondaire.

Photo Chantal Poirier

En décembre, Mathys a abandonné les études, et ce, même si sa mère a tout essayé pour obtenir du soutien de la part de son école secondaire.

Une mère impuissante a vu son fils de 16 ans décrocher après avoir perdu toute motivation pour les études, entre les cours en ligne et le peu d’occasions de voir ses amis depuis un an.

« Sans la pandémie, il serait resté accroché, ç’aurait été la routine. Encore l’an passé, il me parlait de son bal de finissants », regrette Stéphanie Lebel, la mère de Mathys. 

Son fils, qui était en secondaire 4 à l’école des Trois-Saisons, à Terrebonne quand la pandémie a frappé, s’en est d’abord tiré avec un bulletin acceptable pour cette année scolaire chamboulée. 

Mathys avec sa mère, Stéphanie Lebel, qui déplore le manque d’encadrement des jeunes en situation de décrochage pendant la pandémie.

Photo Chantal Poirier

Mathys avec sa mère, Stéphanie Lebel, qui déplore le manque d’encadrement des jeunes en situation de décrochage pendant la pandémie.

Plus d’intérêt  

Mais la situation s’est détériorée à son retour en classe. 

« De septembre à décembre, ça a été la déchéance », se rappelle sa mère, pour qui l’éducation a toujours été une priorité. 

À temps plein chez son père, Mathys perd peu à peu l’intérêt pour ses études. 

« L’école nous appelle quand notre enfant s’absente. Et le téléphone n’arrêtait pas de sonner », raconte Mme Lebel, une adjointe administrative.

L’enseignement à distance un jour sur deux n’arrange rien. 

« Au début, les profs n’exigeaient pas tous la caméra. Alors il était [branché], mais sans être présent. Il était tout seul à la maison, il pouvait faire ce qu’il voulait », déplore sa mère, convaincue que les cours en ligne ne conviennent pas à tous. 

« L’école à distance n’a certainement pas servi les élèves qui avaient déjà de la difficulté en présentiel », constate aussi Benoit Bernier, directeur du développement de Déclic, un organisme qui vient en aide aux raccrocheurs. 

De nature réservée, Mathys avait néanmoins une vie sociale à l’école et plusieurs amis hors de sa bulle-classe. 

Désespoir  

Stéphanie Lebel considère que l’impossibilité de les voir aussi souvent qu’avant a été la goutte qui a fait déborder le vase. 

« Ne pas pouvoir voir ses amis, c’est beaucoup plus grave pour un adolescent que pour un adulte. Ça fait partie de leur développement », affirme d’ailleurs Catherine Laurier, une professeure en éducation à l’Université de Sherbrooke qui mène une étude sur l’adaptation des jeunes et des familles pendant la COVID-19. 

En décembre, Mathys a abandonné les études, et ce, même si sa mère a tout essayé pour obtenir du soutien de la part de son école secondaire. 

« Je sentais que son dossier n’était pas important, que je pédalais toute seule. J’en ai déjà pleuré de rage », témoigne-t-elle, après « maints et maints appels ».

Un futur  

Le centre de services scolaire des Affluents, auquel est rattachée l’école des Trois-Saisons, soutient que les élèves à risque de décrochage sont suivis par des conseillers en orientation, des psychoéducateurs ou des techniciennes en éducation spécialisée, au besoin.

Leur dossier demeure actif et l’école communique avec eux toutes les deux semaines pour assurer un suivi et les aiguiller vers les bonnes ressources, ajoute Éric Ladouceur, au nom du Centre de services.

Mathys se rappelle avoir eu une rencontre avec un orienteur mais dit n’avoir reçu qu’un appel de l’école depuis décembre.

Aujourd’hui, à 17 ans, il travaille à temps plein dans un restaurant mexicain du coin. « Il n’y a pas de sot métier », soupire Stéphanie Lebel. 

Son garçon songe à un DEP en charpenterie-menuiserie éventuellement, mais rien n’est encore sûr. Sa mère croise les doigts. 

Le milieu de la lutte au décrochage veut des chiffres  

Chercheurs et organismes communautaires réclament des données gouvernementales à jour sur le décrochage au Québec en temps de pandémie, alors que les plus récentes datent d’il y a trois ans. 

« On est capable d’avoir le nombre de cas de COVID chaque jour dans la province, mais pas le nombre de jeunes qui ont abandonné l’école au 30 septembre 2020 », s’indigne Égide Royer, professeur spécialiste de la réussite scolaire. 

Si les directions d’école secondaire sont habituellement très au fait des élèves qui songent à abandonner leurs cours, il est en effet impossible d’obtenir un portrait global plus récent que celui de 2017-2018, alors que le taux de décrochage s’élevait à 13,6 %. 

Le ministère de l’Éducation nous dirige vers les établissements pour des données plus à jour.

Toutefois, les centres de services scolaires ne peuvent nous les fournir : ils ignorent si l’élève qui a quitté une école s’est réinscrit ailleurs. Ils nous renvoient au Ministère pour un portrait général. 

Un manque  

« On pourrait vraiment avoir un calendrier de publication du taux de décrochage scolaire, tout comme pour le taux de chômage », propose Andrée Mayer-Périard, présidente du Réseau québécois pour la réussite éducative (RQRE). 

Car sans ces statistiques, le milieu de la lutte au décrochage en est réduit à des suppositions sur les effets concrets de la pandémie et du premier confinement sur la persévérance scolaire.

Chez les plus vieux  

Chez l’organisme Déclic, qui vient en aide aux jeunes de retour aux études, on s’inquiète surtout pour l’éducation aux adultes. 

« C’est presque un secret de polichinelle qu’il y a eu beaucoup de décrochage cette année. On sait très bien que les élèves les plus en difficulté n’y sont plus », affirme Benoit Bernier, directeur du développement. 

La réussite des élèves des classes d’accueil est aussi surveillée de près par le RQRE. 

« À Montréal, ils vivent encore les contrecoups du premier confinement au printemps dernier », fait remarquer Mme Mayer-Périard.