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Yvon Deschamps: des monologues encore choquants

Yvon Deschamps

Photo d'archives

Considéré par plusieurs comme le « parrain de l’humour », Yvon Deschamps n’a pas toujours fait l’unanimité. Au début des années 1970, le monologuiste a même reçu des menaces de mort pour certains numéros très durs qu’il avait livrés sur scène. 

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Au début de sa carrière solo, après être sorti de l’aventure de L’Osstidcho, Yvon Deschamps s’est rapidement fait un malin plaisir de choquer l’auditoire. Rien ne lui faisait plus plaisir que de faire réagir les spectateurs, au point où certains quittaient la salle, en furie.

« Quand j’ai fait L’intolérance [en 1972], l’idée était de prouver que c’était facile d’être intolérant, dit-il. Je voulais rendre les gens intolérants dans la salle. Il n’y a pas beaucoup d’humoristes ou d’acteurs qui ont comme but de se faire haïr (rires) ! Alors que le personnage que je faisais, c’était ça, lui. Il fallait que je dise des affaires épouvantables. Parce que mon but était de prouver par l’absurde qu’il y avait de l’intolérance. »

« Je disais des affaires sur les Noirs, les gros, les Juifs. Il fallait que j’en mette jusqu’à ce que quelqu’un dans la salle me crie des noms, me traite de chauvin ou de cochon. Je pouvais alors dire : “Voilà un intolérant, je ne tolère pas ça, mettez-le dehors !” (rires) C’était l’absurde total. La scène devenait rouge et avec les musiciens, on criait : “À mort l’intolérance !” Mais ça ne passait pas ! »

Les fesses

Pour détendre un peu l’atmos-phère après ce numéro chargé, et parce qu’il ne voulait pas non plus vider complètement la salle, Yvon Deschamps avait eu l’idée d’enchaîner avec une chanson légère et loufoque : Les fesses.

« Après L’intolérance, le monde ne voulait même plus me regarder sur scène, dit-il. Je partais de loin pour les remonter. Qu’est-ce qui était le plus facile pour les ravoir ? C’était Les fesses ! C’est pour ça. Le monologue qui suivait après ça était aussi beaucoup “pipi, caca”. Je n’aurais jamais pu faire L’intolérance à la fin d’un show. Le monde ne serait jamais revenu, jamais. Il serait parti la tête entre les jambes. »

Yvon Deschamps raconte qu’à l’époque, pour le monologue L’intolérance ainsi que celui du P’tit Jésus [en 1970], il a reçu des menaces de mort par la poste. « Avant les réseaux sociaux, ceux qui nous détestaient ne pouvaient pas nous le dire directement. Ils nous le disaient par lettre. Quand quelqu’un prend le temps de t’écrire une lettre et de te l’envoyer, il est très sincère (rires) ! Il veut ta mort pour vrai. »

Les émotions avant tout

Malgré ces incidents, Yvon Deschamps persiste et signe. Il ne regrette « pas du tout » les textes qu’il a écrits. « J’ai toujours aimé ça, créer des malaises, dit-il. J’étais un acteur avant. On est sur scène pour faire passer des émotions avant tout. Ce sont les émotions avant les idées. J’ai toujours voulu que le public passe par le plus grand éventail d’émotions possible. Mais ce n’est pas très recommandé (rires) ! »

En regardant ce qui se fait aujourd’hui, et à quel point certaines blagues prennent des proportions exagérées, Yvon Deschamps constate qu’il n’aurait pas besoin d’aller si loin pour choquer le public. « Les gens crieraient assez vite ! Ce serait épouvantable. »

Quand on lui fait remarquer que certains de ses textes, qui utilisaient les termes « tapettes », « sauvages », etc., seraient effectivement difficilement acceptés aujourd’hui, l’humoriste ne comprend pas pourquoi certains mots sont devenus péjoratifs. 

« C’est très bizarre, dit-il. Que l’on veuille maintenant effacer des mots du vocabulaire, je trouve ça épouvantable. Avant, les gens étaient moins sensibles. On ne se regardait pas le nombril toute la journée. On avait autre chose à faire ! »

SOUVENIRS DE MONOLOGUES

Yvon Deschamps a livré des centaines de monologues marquants dans sa carrière. En parcourant sa chaîne officielle sur YouTube, Le Journal a ciblé quelques vidéos mémorables, ou non, et a demandé à l’humoriste de les commenter. 

Les unions qu’ossa donne ?  

Ce premier monologue, écrit en 1969 pour le spectacle collectif L’Osstidcho, a véritablement lancé la carrière d’humoriste d’Yvon Deschamps. À l’époque, c’est Robert Charlebois qui avait suggéré à Deschamps de transformer son texte prévu pour quatre personnes en monologue. Charlebois avait aussi écrit une chanson pour accompagner le numéro.

Yvon Deschamps

Photo d'archives

« Ç’a changé ma vie, dit Yvon. Avant, j’étais un acteur qui n’avait pas un grand talent. Mais tout à coup, le fait d’avoir écrit ce sketch-là, on s’est mis à me demander. [...] J’ai joué ce monologue seulement dans L’Osstidcho entre 50 et 60 fois. Mais tu peux me le demander aujourd’hui et je vais te le dire au complet jusqu’à la fin. Les premiers monologues que j’ai faits sont tellement importants pour moi que je m’en souviens encore. »

« Au départ, quand je commençais à le faire, c’était assez bizarre. Il y a des gens qui ne comprenaient pas le monologue et qui disaient : “on n’en trouve plus, des bons employés comme ça.” »

La fierté d’être québécois  

Quelques mois après l’arrivée du Parti québécois au pouvoir, Yvon Deschamps proposait en 1977 un monologue dans lequel il demandait s’il y avait des vrais Québécois dans la salle. 

« Je me souviens qu’il y avait quelques lignes qui avaient de l’allure comme “un vrai Québécois, c’est un socialiste de cœur, un capitaliste de poche”. Ça finissait qu’il n’y en avait pas beaucoup, des vrais Québécois. (rires) 

Yvon Deschamps

Capture d'écran, YouTube

« Une fois à Maisonneuve, ça avait suscité une bataille dans le balcon. Ça va mal quand ça se met à crier et qu’il y en a deux qui se mettent à se chamailler. La police était venue. Il y avait beaucoup d’hostilité entre ceux qui se disaient Canadiens et ceux qui se disaient Québécois. C’était terrible. »

« J’avais pris position pour le Oui en 1980, au premier référendum. J’étais le président du Oui pour les artistes. On m’avait dit : “t’es fini, tu viens de perdre la moitié de ton public”. Qu’est-ce que tu veux ? Je m’arrangerai avec l’autre moitié ! »

« En 1981, je devais retourner à la Place des Arts pour faire un nouveau spectacle. J’avais 96 soirs à faire à Maisonneuve ! J’avais de la difficulté à écrire, je trouvais ça plate. J’avais dit à mon producteur, Guy Latraverse, que le spectacle ne serait pas bon. Il m’avait dit : “c’est pas grave, on ne vend pas de billet !” On était à deux semaines de commencer et on n’avait pas 5000 billets de vendus. J’avais dit à Judi [Richards] qu’on était dans la rue. C’est moi qui étais responsable des locations, des contrats avec les musiciens. On parlait en millions pour un an... [...] Finalement, aussitôt que les gens s’étaient aperçus qu’il n’y avait rien de politique dans le show, avec les critiques, ça s’était tout vendu après. Ça avait pris une dizaine de jours. »

Aimons-nous  

En 1970, pour suivre son monologue Le p’tit Jésus, Yvon Deschamps avait écrit la chanson Aimons-nous. Cette pièce, encore actuelle aujourd’hui, est parmi les plus célébrées du répertoire de l’humoriste.

« Quand j’avais écrit l’histoire du petit Jésus, je ne savais pas comment finir. Je parlais avec Clémence DesRochers – on est des amis depuis longtemps – qui m’avait dit que quand tu n’as pas vraiment de punch pour finir, écris une chanson ! (rires) J’ai dit “parfait”. C’est quoi, Jésus ? C’est “aimons-nous les uns les autres”. “Aimons-nous”, on part avec ça. »

Yvon Deschamps

Capture d'écran, YouTube

« C’est Jacques Perron qui avait fait la mélodie. Il avait écrit ça en deux jours. Moi, les paroles, je les avais écrites en une journée. »

« La première qui a enregistré cette chanson après moi, ç’a été Monique Leyrac. Quand elle a sorti Aimons-nous, les critiques disaient : “enfin, on va entendre cette chanson chantée comme du monde ! » Pourtant, il y a certaines chansons que j’ai mal chantées, mais pas Aimons-nous. »

Le bonheur  

Ce brillant monologue, l’un des plus mémorables de la carrière d’Yvon Deschamps, a le mérite de faire rire, réfléchir et émouvoir. Difficile de croire que l’humoriste l’a écrit en 1969 durant un été où il devait écrire, et jouer, deux spectacles complets !

« J’ai écrit Le bonheur au mois de juillet en faisant les deux shows. Tous les matins, je me levais à 5 h et j’essayais d’écrire jusqu’à 9 h. Après ça, la journée partait. J’ai dû passer trois semaines à essayer d’écrire quelque chose sur la consommation. Il n’y a rien qui sortait. J’ai décidé de faire comme quand j’étais enfant à l’école. On devait sortir un papier et écrire “Jésus, Marie, Joseph” et la date. Je me suis levé et j’ai écrit “Jésus, Marie, Joseph”, comme à l’école. Et là, un matin, c’est Le bonheur qui s’est écrit. En un matin. Il s’est écrit tout seul. Je n’ai jamais fait une rature. J’avais de la misère à suivre ! Ça allait tellement vite dans ma tête. J’avais physiquement de la misère à suivre. J’étais obligé de me dire “arrête, arrête, il faut que j’écrive la phrase d’avant !” ». 

Le positif  

Même s’il reconnaît être fier du monologue sur le bonheur, Yvon Deschamps mentionne que l’un de ses monologues préférés, c’est Le positif, sorti en 1975.

« Personne ne me parle jamais de ça, sauf Benoît Brière et Dominique Champagne [qui avaient fait le spectacle Le boss est mort, basé sur l’un des personnages de Deschamps]. Eux m’ont aussi dit que leur préféré, c’était Le positif. »

« Ça parle d’un gars très positif qui vit le calvaire de Jésus sans s’en apercevoir. C’est merveilleux. Il meurt et il ressuscite. Il y avait des bonnes lignes. [...] Au chapitre de la qualité d’écriture, c’était pour moi l’un des bons. »

Débile léger  

En 1983, dans ce qu’il pensait alors être son dernier spectacle solo en carrière, Un voyage dans le temps, Yvon Deschamps avait imaginé un numéro avec un personnage cocasse qui arrivait du futur. 

« C’était un personnage du 25e siècle. Ça n’avait pas passé (rires) ! Tu me rappelles de mauvais souvenirs, là ! »

Yvon Deschamps

Photo courtoisie

« Je ne me rappelle même pas ce qu’il y avait de si terrible avec ce personnage. Il se moquait de ce qui se passait maintenant. Je trouvais ça intéressant d’avoir son regard de quelqu’un qui revient 200 ans en arrière et qui se dit que le monde était vraiment épais. Je pense que c’était ça, l’idée. Mais j’ai essayé de l’oublier le plus vite possible ! »