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Faute d’argent, près de 10 000 places en garderies dorment

Garderie Du Mesnil

Photo Martin Lavoie

Près de 10 000 précieuses places en garderie à 8,50 $ pourraient déjà être disponibles au Québec, mais le gouvernement tarde à verser l’argent pour les subventionner.

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C’est l’avis du président de l’Association des garderies privées du Québec (AGPQ) Samir Alahmad, qui explique que plusieurs propriétaires d’établissement ont suffisamment d’espace pour ouvrir des places à 8,50 $, pendant que le gouvernement s’empresse de créer de nouveaux CPE pour des places qui seront disponibles à plus long terme.  

« Les places sont là sans aucun travail. Ça n’empêche pas de faire des CPE, nous ne sommes pas contre. Il manque beaucoup de places. Mais il y en a qui dorment, qui sont autorisées ou qui sont autorisables. On a dit aux autorités d’aller les chercher », peste-t-il.

Le ministre de la Famille Mathieu Lacombe a récemment reconnu que la liste d’attente pour une place compte 51 000 noms. À la fin de l’année 2019, le ministre s’était engagé à créer 15 000 nouvelles places. L’objectif a été finalement été réduit à 10 000 pour octobre 2022. Moins de 3000 places ont été créées depuis le début de son mandat. La semaine dernière, 22 000 nouvelles places ont aussi été promises grâce à de nouveaux fonds du dernier budget fédéral. 

« On commence à douter »

Mais une partie de la solution est ailleurs, selon M. Alamad. « Il ne manque pas de places, il manque de places subventionnées. On préfère les spectacles médiatiques et annoncer des CPE dans deux ans. On commence à douter qu’il y ait vraiment une volonté de développer des places ».

Le cas de France Quirion, expose cet enjeu. Propriétaire de la garderie Du Mesnil, à Québec, elle a répondu à un appel d’offres pour des places subventionnées à la fin 2019.

Le 25 février 2020, elle a reçu une lettre du ministère de la Famille dans laquelle elle apprenait que sa demande avait été jugée admissible par le Comité consultatif sur l’offre de services de garde éducatifs à l’enfance (CCO). Par contre, elle n’a pas été retenue « considérant le nombre limité de places à octroyer dans le cadre de cet appel de projets ».

« On n’a donné qu’une quarantaine de places dans la Capitale-Nationale pour cet appel d’offres. J’en demandais huit », explique Mme Quirion. 

Son local est prêt

Mme Quirion affirme que son local peut être prêt en quelques jours et qu’elle dispose déjà de la main-d’œuvre pour le faire fonctionner. 

Elle se questionne aussi sur les motivations du gouvernement. 

« Leurs CPE, c’est correct. On sait que c’est leur mentalité et on vit avec ça. Ils étaient fiers de dire que ça va prendre deux ans au lieu de trois. J’en ai fait des projets et ça m’a pris cinq mois. J’ai payé mon terrain 400 000 $. Le plus vite c’est fait, le plus vite on peut ouvrir. »

Pas une solution miracle

Questionné à ce sujet, le cabinet du ministre de la Famille convient que la conversion de places non subventionnées en places subventionnées n’est pas une mauvaise idée. 

Un projet de conversion de 3500 places, notamment à Montréal, a d’ailleurs déjà été lancé en octobre, et les résultats de première phase seront connus cet été.

« [Cependant], la conversion totale de toutes les places non subventionnées ne réglerait pas le problème dans plusieurs régions où il y a des besoins criants, mais qui n’ont presque aucune place non subventionnée. C’est en créant de nouveaux CPE que nous allons pouvoir répondre à la demande sur ces territoires », soutient-on.

— Avec la collaboration de Jérémy Bernier

Un bâtiment, deux régimes différents  

France Quirion ne demanderait pas mieux en attendant une subvention que d’utiliser son local actuellement disponible en mode non subventionné et ainsi au moins pouvoir offrir quelques places. Mais la loi ne le lui permet pas.

Ce local est situé à même la garderie Du Mesnil, un établissement privé subventionné. 

Dans le même bâtiment, mais sur un autre étage, Mme Quirion opère la garderie le Petit monde des Prés-Verts qui, elle, est non subventionnée. 

« La loi ne permet pas de mettre les enfants de parents qui payent le plein prix avec ceux des parents qui profitent d’une subvention, déplore-t-elle. Ils ne doivent pas se croiser dans les corridors. Chaque garderie a sa porte d’entrée. Si un parent a un enfant au Mesnil et un autre aux Prés-Verts, ils n’ont pas le droit de se voir dans la journée. Lorsqu’ils jouent dehors, ils sont chacun dans leur cour. » 

« J’ai un local vide qui m’a coûté 150 000 $. Si je pouvais l’utiliser, huit à dix autres familles pourraient fréquenter le service de garde. »

Liste d’attente

Et pourtant, France Quirion croule sous les demandes. 

« J’ai 1200 noms sur ma liste d’attente. J’ai des appels et des courriels tous les jours. Je n’ai plus le temps de leur répondre, sinon je passerai mes journées à gérer cela », regrette la femme d’affaires. 

Elle affirme que sa réputation est au-dessus de tout soupçon et ne peut être invoquée pour justifier un refus. 

« Je suis propriétaire de cette garderie depuis 23 ans et je n’ai pas eu de plaintes, j’ai un très bon dossier au ministère, et le local est super beau », insiste-t-elle.