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Retrait préventif: leur grossesse leur coûte cher

Quebec

Photo Stevens LeBlanc

Des camionneuses enceintes dénoncent une règle « injuste » qui les prive d’une compensation salariale pendant toute la durée de leur retrait préventif d’un emploi pourtant jugé à risque.

« Je travaille avec le pétrole et des matières dangereuses, alors c’était sûr et certain que j’allais être arrêtée. Sauf qu’on m’a dit “c’est inconcevable que tu continues... mais on ne peut pas te couvrir pendant ton retrait préventif” », rage Alexanne Giguère, fière conductrice de camion et future mère de Val-Bélair. 

« On », c’est la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), qui verse 90 % de leur salaire aux travailleuses québécoises qui doivent cesser de travailler pendant leur grossesse.

Toutefois, les camionneuses font partie d’une exception : elles doivent se référer au Code canadien du travail plutôt qu’à la CNESST puisque leur entreprise est de compétence fédérale.

« C’est une injustice totale parce que ça exclut des femmes de la Loi sur la santé et la sécurité au travail [qui les protège mieux] », souligne Anne Renée Gravel, une professeure de la TÉLUQ qui a étudié le retrait préventif dans plusieurs professions. Résultat, ces travailleuses ne sont admissibles qu’aux prestations de maladie de l’assurance-emploi, qui compensent 55 % de leur salaire assurable pendant 15 semaines. 

Stress financier

Ayant bientôt épuisé ses prestations, Alexanne Giguère, 26 ans, redoute les quatre prochains mois d’ici son accouchement.

« J’ai été obligée de vendre ma moto pour acheter tout mon stock de bébé », confie-t-elle. 

Hélèna Guay, une camionneuse de 29 ans dans la même situation, s’est résignée à prendre de précieuses semaines de prestations d’assurance parentale avant la naissance de sa fille pour éviter la faillite. 

« Je n’ai pas eu le choix, j’ai une auto, un loyer et des dettes à payer comme tout le monde. Mais ces mois-là après l’accouchement, je les perds », explique la mère de trois enfants qui habite à Stoneham, avec un pincement au cœur. 

Julie St-André avait pris la même décision il y a dix ans, alors qu’elle s’était battue pour faire reconnaître son droit à l’indemnisation du retrait préventif par la CNESST. « Au lieu de profiter de mon bébé pendant un an, j’ai dû retourner travailler quand il a eu trois mois », raconte-t-elle déplorant que rien n’ait changé depuis.

Une industrie d’hommes

La situation est d’autant plus frustrante pour les routières que l’industrie du camionnage multiplie les efforts pour recruter une main-d’œuvre féminine. 

« Je pense que c’est une industrie d’hommes à la base et que ça n’a pas été étudié. Ils ne doivent pas savoir qu’on est rendues autant dans le métier », juge Mme Giguère, en pensant à ses 1600 consœurs de l’industrie du camionnage. 

Contactée par Le Journal, l’Association du camionnage du Québec a promis de faire pression sur les deux paliers de gouvernement pour régler le problème. « Je vais en faire mon cheval de bataille », a affirmé son président-directeur général Marc Cadieux.

– Avec la collaboration de Jérémy Bernier

Des horaires peu adaptés à la vie familiale 

Le manque de conciliation travail-famille dans le milieu du camionnage complique la vie des conductrices de cette industrie qui cherche à pourvoir 5000 postes en ce moment même.

La gestion des horaires est sans contredit l’aspect qui cause le plus de maux de tête : le travail sur la route commence souvent à l’aube... bien avant l’ouverture des services de garde.

« Beaucoup de camionneuses monoparentales me demandent de l’aide parce que les entreprises ne sont pas ouvertes à adapter leurs horaires à leurs contraintes familiales », constate Lydia Massimiani, qui a mené une étude sur les obstacles qu’elles rencontrent au travail pour Camo-Route, un comité qui s’intéresse au transport routier.

« À leur décharge, certaines entreprises ne peuvent pas se permettre de changer leurs horaires en raison du type de transport. On s’attend à ce que l’employée soit disponible très tôt », précise la coordonnatrice à la formation de Camo-Route. 

Un plus pour tous

Néanmoins, une plus grande flexibilité des horaires profiterait à tous les camionneurs, et pas seulement aux mères. 

« Je pense que [le peu de conciliation travail-famille] est l’une des causes de la pénurie de main-d’œuvre, parce qu’on ne peut pas dire que les camionneurs sont mal payés », fait remarquer Anne Renée Gravel, professeure en santé et sécurité au travail à la TÉLUQ. 

« Si on encourage l’égalité des sexes, il faut être là pour aider les camionneuses qui veulent fonder une famille », insiste Julie St-André, une camionneuse de Terrebonne qui a dû faire garder son premier enfant par sa mère pour pouvoir retourner travailler.

Parmi les freins au recrutement de femmes dans le camionnage figurent aussi les préjugés sur la force physique des camionneuses, le harcèlement au travail et la culture masculine du milieu, peut-on lire dans le rapport de Camo-Route.

Il y a trois ans, l’organisme s’est fixé l’objectif « ambitieux » de compter 10 % de femmes parmi les camionneurs au Québec. Elles sont aujourd’hui près de 1600 derrière le volant, soit environ 4 %.

Marc Cadieux, président-directeur général de l’Association du camionnage du Québec, est d’ailleurs le premier à encourager les femmes à venir combler les 5000 emplois disponibles dans l’industrie. 

– Avec la collaboration de Jérémy Bernier