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Une mère veut qu’on rapatrie son fils «pour cause humanitaire»

Jonathan Isabelle

Photo courtoisie

Jonathan Isabelle vient de célébrer ses 24 ans, seul dans sa cellule de la prison Fuchu, en plein cœur de Tokyo.

Sans médication adéquate pour son trouble du déficit de l’attention, il y est soumis à un régime quasi militaire qu’il peine à respecter, selon sa mère. Ses frasques involontaires, ne serait-ce que de ne pas regarder devant lui, lui valent des punitions à répétition et des périodes d’isolement qui affectent son état mental.

« Il y a des gens ici qui commettent des meurtres et qui sont mieux [traités] », se désole sa mère adoptive, qui désire préserver son anonymat, car elle veille toujours sur des enfants de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Le 16 février 2019, Isabelle, un enfant de la DPJ ayant grandi dans les Laurentides, a commis un geste insouciant.

Il a été arrêté avec une valise remplie de drogue d’une valeur de plus de 20 M$.

Photo courtoisie

Il a été arrêté avec une valise remplie de drogue d’une valeur de plus de 20 M$.

Quelques semaines plus tôt, il se serait fait promettre 20 000 $ par des fréquentations louches s’il s’envolait avec une valise remplie de drogue d’une valeur de plus de 20 millions $ vers le pays du Soleil levant. Le jeune homme aurait vu cette opportunité comme un départ vers « une vie normale ».

Il a cependant été arrêté à l’aéroport par des douaniers japonais.

Condamné à huit ans  

Jonathan Isabelle lors de son procès en octobre 2019, au Japon.

Photo courtoisie

Jonathan Isabelle lors de son procès en octobre 2019, au Japon.

Sept mois plus tard, le tribunal japonais a acheté sa version selon laquelle il croyait transporter du cannabis plutôt que des méthamphétamines. Il a ainsi pu éviter une peine de 20 ans de détention, étant condamné à payer une amende de 35 000 $ – que sa mère a défrayée – et à purger une sentence de huit ans à la prison Fuchu. 

Cet établissement, où la majorité des ressortissants étrangers sont incarcérés, abrite les criminels les plus violents du Japon, comme les membres des triades.

Deux gardes à l’intérieur de la prison Fuchu, où se trouve Isabelle.

Photo d'archives, AFP

Deux gardes à l’intérieur de la prison Fuchu, où se trouve Isabelle.

Appels à l’aide  

La mère adoptive de Jonathan Isabelle mène depuis deux ans un combat afin qu’il soit rapatrié au Canada « pour cause humanitaire ». Elle reconnaît qu’il a commis un crime, mais déplore qu’il n’obtienne pas les soins adéquats pour traiter ses différents problèmes psychologiques.

« Jonathan, c’est un enfant de la DPJ. Il a un TDAH. Il s’est fait influencer et a commis une grosse bêtise. Mais ce n’est pas un fou, c’est un bon petit gars. Il ne ferait pas de mal à une mouche », affirme-t-elle.

Isabelle souffrirait également de troubles de l’attachement, de personnalité limite, et de trouble de l’opposition.

Depuis son incarcération en 2019, il a envoyé une quarantaine de lettres à sa mère.

Photo courtoisie

Depuis son incarcération en 2019, il a envoyé une quarantaine de lettres à sa mère.

En prison, le Québécois a envoyé plus d’une quarantaine de lettres à sa mère, dans lesquelles il décrit les conditions auxquelles il serait soumis.

« Parmi tous les règlements, il y a : pas le droit de parler, pas le droit d’avoir le dos courbé pendant qu’on travaille assis, ne jamais regarder de côté, quand t’es assis, tes pieds doivent rester collés, tes genoux aussi, huit heures par jour », détaille-t-il.

Une fois, il aurait été puni pour avoir tourné la tête alors qu’il était en rang. À un autre moment, c’était pour avoir dit son nom à un codétenu qui le lui demandait.

Immobile durant sept jours  

De plus, il aurait récemment été sous « investigation » pour avoir donné une « tape » d’encouragement dans le dos d’un collègue à l’usine où il travaille. On l’aurait alors séparé des seules personnes avec qui il avait réussi à tisser des liens. 

Le Québécois de 24 ans est détenu dans une cellule qui ressemble à celle-ci.

Photo d'archives, AFP

Le Québécois de 24 ans est détenu dans une cellule qui ressemble à celle-ci.

Comme punition, il raconte avoir déjà dû passer sept jours assis dans le milieu de sa cellule avec les deux mains sur les cuisses. 

« C’était long en tabarn***. Tu vois comment c’est, ici ? » écrit celui qui ressentirait sa « santé mentale se détériorer ».

Isabelle relate aussi avoir souffert d’engelures aux pieds, et souffrir de sérieux problèmes de rétention et d’infection urinaires, le forçant à uriner à l’aide d’un tube.

« Maman, je dois être transféré car cela peut être dangereux », a-t-il écrit, craignant que sa vessie explose et devoir uriner de cette façon toute sa vie. 

« La rétention urinaire, c’est une maladie de vieux. C’est pas normal », déplore sa mère, qui s’inquiète plus que jamais.

Comme il ne parlait ni japonais ni anglais au début de sa détention, son fils aurait encore du mal à communiquer ses maux.

On refuserait même de le conduire à l’infirmerie, l’obligeant à s’automutiler ou à se faire vomir pour obtenir des soins.

« Juste [pour] te donner un exemple, demain je dois aller à l’hôpital parce que ça fait deux semaines [que] j’ai trois doigts de pied qui ont des engelures, pis ils sont rendus bleus mauves », peut-on lire dans l’une de ses lettres manuscrites.

« C’est là que je réalise à quel point j’ai besoin d’être au Canada pour communiquer, poursuit-il. Mais là, j’me suis senti pris au piège, enfermé dans une cellule... »

Mauvais médicament  

Le jeune homme se dit conscient qu’il a agi bizarrement et eu un comportement impulsif depuis son jeune âge.

Seul le médicament Strattera l’aurait calmé à partir de ses 18 ans, mais il n’y aurait pas accès.

« C’est pas avec un médicament pour l’épilepsie (non je ne suis pas épileptique) que mes problèmes vont s’améliorer. J’aimerais que des mesures soient prises », demande-t-il à sa mère.

Selon ses écrits, Isabelle croit même que les Japonais ne prendraient pas les maladies mentales « au sérieux ». Pour eux, il s’agirait d’une « honte », avance-t-il.

Un expert à la rescousse  

Malgré tout, les lettres de l’adepte de soccer freestyle sont parsemées d’humour. Il raconte des anecdotes, parle de ses passions, des nombreux livres qu’il lit, des films qu’il visionne, de ses projets futurs ; tout ça dans le but de rassurer sa mère, croit cette dernière.

« Il se fait une carapace pour passer à travers. Mais il y a des passages où il me dit : “Maman, ramène-moi, j’en peux plus” », souligne-t-elle.

À sa demande, le Dr Louis Morissette s’est penché sur le dossier médical de son fils. Il conclut que si on demande à Jonathan de se taire ou de ne pas bouger, « cela lui sera particulièrement difficile et encore plus s’il n’y a pas de traitement spécifique pour traiter le trouble de déficit d’attention », a-t-il rédigé dans un rapport à l’attention d’Ottawa.

De plus, le réputé psychiatre explique que les soins que le ressortissant reçoit actuellement pourraient provoquer des effets secondaires néfastes très invalidants jusqu’à la fin de sa vie.

Pas avant avril 2022  

Isabelle pourrait être rapatrié à partir du tiers de sa peine, soit le 28 avril prochain. Il s’agit du moment à partir duquel le Canada pourrait normalement intervenir.

« Mais je ne veux pas attendre jusque-là. Je suis tannée de lire la détresse de mon fils. Il n’allait déjà pas bien. Imaginez là ! C’est l’enfer, souffle sa mère. Il a le temps encore d’être bien malade. Avec ses problèmes, il devrait pouvoir être rapatrié. Il y a des exceptions. »

Un traité signé entre le Canada et le Japon voudrait en effet qu’un détenu puisse exceptionnellement être rapatrié ici pour terminer sa peine si son pays s’inquiétait pour son état de santé.

« Pas senti d’empathie »  

« C’est très triste », commente le député bloquiste de Rivière-du-Nord, Rhéal Éloi Fortin, qui dit avoir fait moult démarches.

« On a des ministres [fédéraux] qui ne semblent pas tellement préoccupés par la situation. Je n’ai pas senti d’empathie. Les réponses qu’on a reçues étaient des plus laconiques », dit-il.

« Il [Jonathan] a fait une gaffe. On en convient. Mais là, on a un citoyen canadien qui vivrait dans des conditions très peu rassurantes et qui n’a pas les services auxquels les prisonniers ici ont droit. Je trouve ça déplorable. Il faut [...] ramener Jonathan », conclut M. Fortin.


♦ Les individus qui ont berné Jonathan Isabelle et qui l’ont utilisé comme mule n’ont jamais été inquiétés.

Extraits des lettres de Jonathan Isabelle      

« Vu que le docteur m’a pas donné de médicaments, je me suis fait prendre deux fois à regarder de côté. La prochaine fois, c’est une semaine de punition. Ça veut dire une semaine pas de livres, pas rien. Tu t’assois par terre du matin au soir pendant sept jours. »


« Aujourd’hui, c’est le 23 décembre. Dans la soirée du 20, j’ai été transporté à l’hôpital parce que j’avais 40,7 °C de fièvre. Faut croire que dormir dans une cellule où il fait 5 °C, c’est pas bon pour la santé... Ils vont finir par me tuer. » 


« Je suis tanné. J’ai arrêté de boire pour pas avoir envie, mais il fait 40 °C. C’est dangereux. Si je meurs, sache que je t’aime. »