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Les pensionnats de l'horreur

Le Québec a compté 12 pensionnats autochtones où de nombreux sévices ont été infligés, comme nous ont confié des survivants qui demandent à ce que des fouilles soient organisées.

Le gouvernement fédéral continue de garder secrets des documents historiques clés sur les pensionnats autochtones qui aideraient à faire la lumière sur le sort réservé aux 150 000 enfants qui les ont fréquentés.

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Il s’agit de registres d’inscription, de rapports d’accident, d’abus ou de négligences ou même de registres de cimetières. Tous ont été rassemblés par Affaires autochtones et du Nord Canada pour faire des compilations sur chacun des pensionnats du pays, y compris les 12 du Québec.

Certains de ces établissements servent aujourd’hui de lieux de mémoire et de célébration de la culture autochtone, d’éducation des petits pour qu’ils ne connaissent jamais l’enfer qui afflige encore leur famille. Mais plusieurs sont abandonnés et aucun n’a dévoilé tous ses sombres secrets.

Ces mystères sont compilés dans les documents qui devaient être livrés à la Commission de vérité et réconciliation (CRV), puis archivés au Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR). Mais la commission a remis son rapport final en 2015 avec une partie seulement des archives.

Parlement, autochtones, réconciliation, Kamloops

Pour trouver les disparus...  

Six ans plus tard, le gouvernement reproche à l’Église de refuser d’ouvrir ses livres, mais traîne lui-même encore les pieds, déplore le CNVR. Le Centre souligne que ceci « ralentit l’important travail de recherche des enfants disparus ».

Les documents archivés par le CNVR ont joué un rôle important dans la découverte des 215 corps d’enfants abandonnés au pensionnat de Kamloops, en ColombieBritannique. Ils serviront aussi de ligne de vie pour entreprendre des fouilles ailleurs, comme le demande un survivant innu du pensionnat de Maliotenam.

Les commissaires de la Commission estiment qu’il pourrait y avoir pas moins de 25 000 petits corps enfouis sans sépulture autour des pensionnats du pays, y compris autour de ceux du Québec, en particulier les deux plus anciens situés sur le bord de la Baie-James.

Le gouvernement détiendrait 895 documents sur l’un d’eux, celui de St-Phillip à Fort George, peut-on lire dans un affidavit déposé à la Cour supérieure de l’Ontario en janvier par l’avocat de plusieurs survivants, Me David Schulze.

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... et guérir les survivants 

Parmi ces guerriers marqués au fer rouge, on compte Kenneth Weistche qui a accepté de livrer au Journal les supplices qu’il a endurés entre l’âge de 5 ans et sa majorité.

Abusé sexuellement, M. Weistche a été broyé par le système des pensionnats qui séparait les enfants de leurs familles dans le but avoué de « tuer l’Indien dans l’Indien ».

À 64 ans, il apprend encore à vivre avec ses blessures et garde une sourde colère. « Pour guérir, j’ai besoin que le gouvernement fédéral et l’Église arrêtent de nier et comprennent le mal qu’ils ont fait. Ils refusent toujours, ils cachent encore des choses, gronde-t-il. Ce que je vois aujourd’hui, ce n’est pas la réconciliation, ce sont des dossiers de cour qui s’accumulent. Rien ne change. »

Le premier enfant enlevé était un innu du Québec

Bien que les pensionnats aient été construits au Québec des décennies après ceux du reste du pays, la pratique d’enlever les enfants autochtones à leur famille est ancrée profondément dans l’histoire de la province: le tout premier enfant déraciné l’a été ici, au bord du Saint-Laurent.

«Dès qu’ils sont arrivés en Nouvelle-France, les missionnaires ont ciblé les enfants, ça n’a rien de nouveau», indique l’historienne Emma Anderson.

Mme Anderson a consacré sa thèse de doctorat à l’Université Harvard à Pierre Antoine Pastedechouan, le tout premier enfant déraciné du Canada, dès 1620.

Enfants intermédiaires 

L’enfant était un innu, né et élevé dans la forêt boréale. Quand il a atteint l’âge de 11 ans, sa famille a accepté de le confier aux missionnaires récollets qui œuvraient alors sur les rives du fleuve. Les religieux voulaient en faire un traducteur qui pourrait convertir son peuple et aider les colons à conquérir le territoire.

La pratique est courante partout dans les Amériques et n’est pas à sens unique. Des orphelins français ont par exemple été emmenés à la conquête du Brésil pour apprendre les langues et coutumes des peuples locaux et servir ensuite d’interprètes aux colons.

Pierre-Antoine Pastedechouan, lui, fait le chemin inverse jusqu’en France où on lui inculque le français et le catholicisme dans un couvent de Angers où il réside pendant cinq ans, relate Mme Anderson. Il a reçu le prénom Pierre-Antoine lors d’un baptême en grande pompe à la cathédrale d’Angers.

Aucun droit 

« Figures de Montagnais. Détail de la carte géographique Nouvelle-Fraise (sic) faitte (ressic) par le sieur de Champlain » Les voyages du skieur de Champlain. Source Bibliothèque nationale de France, réserve des livres rares

À l’époque, les droits des enfants n’existent pas. Les parents ou tuteurs ont droit de vie et de mort sur eux.

Les premières lois réglementant le travail des enfants, puis rendant la scolarisation obligatoire, n’apparaissent qu’au 19e siècle. Quant au premier texte international sur les droits spécifiques des enfants, il ne paraît qu’en 1924 lors de l'adoption de la Déclaration de Genève.

Donc quand en 1626 les religieux annoncent à Pierre-Antoine qu’il doit retourner en Nouvelle France, il n’a aucun droit de refus bien qu’il tente de plaider sa cause en demandant en pleurs «comment mon Père vostre Révérence voudroit-elle bien me renvoyer entre les bestes qui ne cognoissent point Dieu?»

Son retour en 1626 sur les rives du Saint-Laurent est cependant un échec. Écartelé entre deux cultures, Pastedechouan ne parvient pas réintégrer sa communauté et devient inutile pour les missionnaires. Renié à la fois des Innus et des Européens, il meurt abandonné de tous, de faim et de froid, en 1636. Il a 26 ans.

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