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Pas de pitié pour les poulets

Et si c'était des chevreuils de Longueuil au lieu d'être de pauvres poulets, s'interrogeait ma collègue commentatrice (et ancienne mairesse de Longueuil), Caroline St-Hilaire, hier.

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Bonne question.

Le professeur Sylvain Charlebois contrastait les mêmes faits, dans son blogue du «Journal» mardi, dénonçant au passage l'«incohérence» de notre société «archiurbanisée»: «L’an dernier, des citoyens sont montés aux barricades pour 30 cerfs de Virginie en surpopulation dans un parc de Longueuil. Nous venons d'abattre 1 million de poulets, en raison d'un conflit de travail. [...] Abattre une trentaine de «Bambi» était inexcusable, les écologistes se font muets pour plus d’un million de poulets».

Notre rapport à la condition animale est vraiment étrange.

Gaspillage

Bien sûr le gouvernement ne sait plus sur quel ton dénoncer le gaspillage de millions de repas que représente l'euthanasie massive de poulets.

Au fait, pourquoi parle-t-on d'«euthanasie» pour ces pauvres bêtes? Le terme signifie: «usage des procédés qui permettent de hâter ou de provoquer la mort de malades incurables qui souffrent et souhaitent mourir». Les poulets gazés en raison d'un conflit de travail ne correspondent nullement à cette définition.

Au contraire, ces volailles saines, destinées à la consommation, auraient pu nourrir des millions d'êtres humains dans le besoin, ici et ailleurs. François Legault et son ministre de l'Agriculture André Lamontagne ont raison de parler de «honte».

Loi spéciale?

Mais que faire? On ne peut pas reprocher au ministre du Travail Jean Boulet de ne pas agir: il a proposé un processus de médiation. Mais pour s'enclencher, les deux parties, patronales et syndicales, doivent y adhérer. Or, hier, le syndicat refusait toujours.

Difficile pour le gouvernement de s'immiscer dans un conflit privé, ce qui est le cas ici où s'opposent la coopérative Exceldor et les Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce (TUAC).

Si seulement le secteur agroalimentaire, dont dépend pourtant notre autonomie en nourriture, se qualifiait comme un «service essentiel». Mais ce n'est pas le cas.

Conflit privé? Le gouvernement ose parfois s'en mêler, remarquez.

En 2015, le gouvernement Couillard, exaspéré par l'interminable lock-out à la Corporation des concessionnaires d'automobiles du Saguenay-Lac-Saint-Jean, avait carrément fait adopter une loi qui eut son effet. La durée du conflit (trois ans!) justifiait l'intervention. Celui chez Exceldor a éclaté il y a un mois seulement.

François Legault lui-même s'est déjà immiscé dans un conflit de travail: chez A.B.I., aluminerie de Bécancour, en 2019. Il avait carrément pris position pour la partie patronale. Cela avait eu l'effet d'un électrochoc et conduit à un règlement qui sembla plaire à tous.

Dans le conflit Exceldor, M. Legault pourrait dire un bon mot pour la partie syndicale, constituée d'ouvriers d'un secteur où le travail est particulièrement ardu; et qui pourrait être automatisée davantage.

Peut-être que, comme le souligne Sylvain Charlebois, il y a ici des effets pervers d'une gestion de l'offre garantissant d'importants revenus aux producteurs, que leurs poulets aboutissent chez St-Hubert ou dans un site d'enfouissement?

En somme, ça prendrait un peu plus de pitié pour les poulets.