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«Je suis capable de rêver grand» - Rosalie Bonenfant

courtoisie

Durant les derniers mois, Rosalie Bonenfant s’est accordé du temps et a fait la chose la plus utile en ces temps incertains: prendre soin d’elle. Grand livre ouvert s’il en est un, l’actrice et animatrice s’est confiée sur les enjeux qu’elle a rencontrés, mais aussi sur les projets stimulants qui l’attendent, notamment sa participation à «Sucré Salé» cet été. 

Rosalie, tu participes à nouveau à «Sucré Salé» cet été. Heureuse de ton retour?

Oui, pour une cinquième saison. Les associations entre les chroniqueurs et les invités sont faites en fonction de la complémentarité plutôt que la ressemblance. Ça me permet de m’entretenir avec des gens avec lesquels je n’aurais peut-être pas la chance de parler normalement. Ça me plaît. Je viens de conclure la deuxième saison de «Deux hommes en or», qui a représenté un défi considérable. Le film «Inès» sortira également sous peu. Je l’ai vu récemment et ça a rendu l’expérience plus tangible. Ça n’a pas été facile à regarder... De tous les projets que j’ai faits jusqu’à maintenant, c’est celui qui m’a fait vivre le sentiment le plus proche de la fierté. Je ne suis pas très bonne pour ressentir cette émotion... Peut-être que ce n’était pas ça, que je l’ai juste mal identifiée... mais j’avais hâte que mes amis aillent voir le film au cinéma. (sourire)

Pourquoi as-tu eu de la difficulté à te regarder à l’écran?

C’est un film très difficile. C’est de la grande émotion! Inès a des problèmes de consommation. Pour tenir ce rôle, on m’a creusé le visage, ajouté des boutons et des rougeurs. Me voir vivre des émotions difficiles pendant une heure et demie, c’était bouleversant! Il y a quelque chose de transcendant dans ce projet. Ça m’a confirmé que c’est ce que je veux faire dans la vie. J’ai d’ailleurs un autre projet au programme, puisque je devrais tourner en France en août prochain.

Rêvais-tu de travailler en France un jour?

Présentement, on me confie des occasions en or dont je n’aurais jamais osé rêver. À 24 ans, je n’aurais jamais eu la prétention de dire que j’en suis rendue à aller jouer en France... Je crois à la manifestation. J’ai l’impression que quelque chose de magnétique se passe cette année. Souvent, j’écris spontanément mes rêves et tout ce que j’ai envie de vivre. J’ai déjà écrit que je voulais partir seule en «packsac», aller vivre en appart et écrire un livre... et j’ai tout fait la même année! J’ai réitéré l’expérience: j’ai écrit que je voulais jouer en France et, un mois plus tard, j’ai auditionné pour ce projet. Je suis capable de rêver grand, mais quand les choses se réalisent, le syndrome de l’imposteur m’habite... Tout ce que je peux faire pour contrer ce sentiment, c’est d’essayer d’offrir le meilleur de ce que je suis.

Au sortir de cette période particulière, comment dirais-tu que tu l’as vécue?

Je me sentirais mal de me plaindre... Je pense aux enseignants et aux travailleurs de la santé qui vivent une situation pire que la mienne. Je me sens mal de dire que, parfois, ç’a été difficile. J’ai rapproché mes rendez-vous en thérapie. Je suis passée d’une consultation aux deux semaines à deux par semaine! Je reconnais que c’est un privilège de pouvoir me payer une thérapie. C’est une chance immense! J’ai une hypersensibilité, une hyper conscience de l’autre et de moi. Ça devient vite accaparant. J’ai trop de pensées pour le nombre d’heures dont nous disposons dans une journée... (sourire)

Consulter te permet donc de faire de la place...

Oui, et je pense qu’il faut se «mariekondoïser» l’esprit pour avancer. C’est quelque chose que je fais aussi maintenant avec mes émotions: est-ce que ça suscite de la joie? Si ce n’est pas le cas, je le mets de côté. Le minimalisme peut être appliqué à toutes les sphères de notre vie et peut nous servir à écarter les relations qui ne nous font pas grandir et ne nous font pas de bien. Il faut aussi écarter les pensées envahissantes. C’est un travail que je veux faire le plus tôt possible dans ma vie. Je n’ai pas envie de me réveiller à 60 ans avec le sentiment d’avoir gaspillé ma vie à m’en faire avec des choses inutiles. Je veux agir le plus tôt possible.

Durant cette période si singulière, était-il plus important que jamais de pouvoir communiquer tes émotions?

Oui, et j’en parle ouvertement. Ça n’a jamais été tabou pour moi. Je trouve que l’accès aux ressources en santé mentale est vraiment problématique. Je me trouve privilégiée de pouvoir me payer une thérapie. Personne ne devrait être privilégié de pouvoir aller chez le dentiste ou le psychologue. Ça devrait être acquis. Ça appartient à la santé, comme avoir besoin d’orthèses. Je crois que c’est devenu normal de parler d’anxiété. On a senti beaucoup de détresse ces derniers mois, particulièrement chez les jeunes et les personnes âgées. Parler fait du bien... Finalement je découvre que je suis une personne normale habitée par toute une gamme d’émotions, comme à peu près tout le monde. Mon père, qui travaille le bois, me dit toujours: «Si ça craque, ça ne casse pas...»

Quelle belle image!

J’ai envie de craquer au lieu d’être super rigide et de finir par casser en deux. Il faut prendre soin de soi en se couchant tôt, en buvant de l’eau, en mangeant tous ses repas, en bougeant. Prendre soin de soi, ce n’est pas s’acheter 80 $ de t-shirts! Ce sont des choses toutes simples comme éteindre son téléphone et aller marcher un peu, juste pour faire bouger son corps... Plus que jamais, j’ai aussi travaillé sur ma gratitude. Je suis en santé, mes proches aussi, je travaille, et tout ce qui peut bien aller continue de bien aller, alors je m’interdis de me plaindre. Ç’a été une année de grandes prises de conscience pour moi.

Des prises de conscience par rapport à quoi?

Au monde qui m’entoure, et aussi à mon rapport au monde qui m’entoure. J’ai tendance à être empathique, à vouloir porter le monde sur mes épaules. Dès que quelque chose ne va pas bien, j’ai l’impression que je n’en fais pas assez. J’apprends à faire des choix. Je ne lis plus le journal le matin, c’est trop difficile et ça teinte le reste de ma journée. Je ne donne plus dans l’opinion non plus, car je n’ai plus envie de débattre avec les gens. J’apprends à mettre mes limites, et ça me fait du bien. Personne n’a besoin de mon opinion, et je n’ai pas besoin de la donner. Apprendre à me respecter fait du bien à mon estime de moi-même.

Tu as donc eu l’occasion de te consacrer du temps...

Oui, j’ai beaucoup travaillé, mais j’ai passé beaucoup de temps couchée sur le plancher avec mes chats. J’ai fait du jardinage. C’est nécessaire de se recharger en tant qu’humain. Si tu ne vis pas, qu’as-tu à raconter? Quel recul as-tu? Travailler en permanence n’est pas la recette pour moi. C’est triste, car c’est ce qui est glorifié en ce moment.

As-tu réussi à voir ta famille, tes amis?

Ma famille et moi avons la chance de nous voir dehors, à deux mètres de distance. Je n’ai toujours pas changé mon adresse, alors je vais régulièrement chercher mon courrier chez ma mère. Mes amis et moi organisons des piqueniques à distance, des «trips» de camping où nous sommes chacun dans notre tente, des feux de camp, ou encore des randonnées en canot sur un lac. Heureusement, nous avons de l’espace au Québec! Je savais que si je restais en ville, ça allait vite devenir anxiogène. La nature a été salvatrice pour moi. Cela dit, j’ai quand même hâte de vivre ma jeunesse... (rires) Je veux vivre des choses niaiseuses de jeune fille de 24 ans, car ce n’est pas dans 10 ans que je vais pouvoir les faire... Je sens que les années passent: je veux vivre tout ça avant qu’il ne soit trop tard...  

  • «Sucré Salé», du lundi au vendredi 18 h 30, à TVA. Le film «Inès» sortira en salle prochainement.