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Places en garderie: des familles qui sont au bord du découragement

Le désespoir des parents qui ne trouvent aucune place en garderie culmine ces temps-ci avec les déménagements, l’exode des éducatrices et la paralysie d’un guichet unique mal aimé.

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« Est-ce que je dois me mettre sur l’aide sociale parce que je ne trouve pas de garderie ? » se demande sérieusement Jennifer Dionne, 36 ans, qui a un bon emploi comme évaluatrice en immobilier. 

Elle a besoin non pas d’une, mais de deux places poupons pour ses jumelles de 13 mois. Elle déménagera à la fin de l’été à Saint-Jérôme, où le manque de garderies est criant. 

« J’ai fait tout Saint-Jérôme, Saint-Hippolyte, Saint-Colomban, Mirabel, Blainville, Sainte-Sophie », énumère-t-elle.

Avoir su que la pénurie y était si grave, Mme Dionne n’aurait peut-être pas acheté de maison dans Les Laurentides alors qu’elle avait déjà une place en garderie subventionnée à 10 minutes de chez elle à Montréal, avoue-t-elle.   

« Je braille tous les jours »  

Trouver une place en garderie au Québec est un combat depuis plusieurs années, mais dans les dernières semaines, la détresse des parents a monté d’un cran, observent plusieurs intervenants. 

« Je suis rendue au point où j’aime mieux ne plus y penser, parce que sinon je braille à tous les jours », avoue Kim Lachaine, 25 ans, de Saint-Hippolyte. 

Avec la saison des déménagements et le manque d’éducatrices aggravé par la pandémie, une couche de problèmes vient s’ajouter avec la brèche de cybersécurité qui force la fermeture de la plateforme La Place 0-5 depuis le 11 mai.  

Normalement, c’est par ce guichet que sont gérées les listes d’attente officielles des Centres de la petite enfance (CPE) et garderies en installation. Les parents sont censés y inscrire leurs choix de garderies souhaitées et attendre qu’on les appelle, bien que ce fonctionnement soit souvent contourné. 

Mais en ce moment, il leur est à peu près impossible de modifier ces choix s’ils déménagent ou d’ajouter une garderie s’ils souhaitent élargir leur sélection pendant la fermeture du site. 

« Avant, la Place 0-5 était inutile. Maintenant, ça nous bloque », s’insurge Ana Torini, 30 ans, qui déménage bientôt, en raison de son nouvel emploi, à Sainte-Julie sur la Rive-Sud de Montréal. 

« On est pris en otage », ajoute celle qui cherche une place pour sa fille qui fréquente actuellement un CPE au centre-ville de Montréal. 

Appels en hausse  

« C’est invraisemblable le nombre d’appels qu’on reçoit. Beaucoup de gens déménagent dans notre secteur », remarque une gestionnaire de CPE des Laurentides qui a requis l’anonymat pour ne pas se mettre à dos son employeur. 

Et qu’arrivera-t-il le jour où le site rentrera en fonction et que tout le monde s’y précipitera en même temps ? s’inquiète-t-elle.

Un guichet souvent contourné      

Bon nombre de parents considèrent que la fermeture temporaire de la Place 0-5 ne change pas grand-chose à leurs recherches puisque la plateforme était déjà contournée par bon nombre de garderies. 

« J’ai reçu plus d’avis de leur part dans les trois dernières semaines pour m’annoncer qu’on a piraté mes données qu’en trois ans pour ne pas m’annoncer que j’avais une place », ironise Lisa-Marie Pouliot, de Scott, en Beauce, une mère de quatre enfants qui s’insurge devant le non-respect des listes d’attente officielles.

Le Journal a fait le test en appelant dans une quinzaine d’établissements de la grande région de Montréal pour inscrire un enfant fictif, le petit Philémon, 14 mois.

Sur six garderies privées contactées, toutes ont proposé une visite ou demandé l’âge de Philémon pour l’inscrire sur une liste d’attente parallèle. 

Une seule a mentionné l’existence de la Place 0-5, expliquant qu’elle prenait les coordonnées en note seulement pendant la fermeture du guichet. 

Du côté des CPE, le résultat est à l’opposé. Sur les neuf contactés par courriel, cinq nous ont répondu, dont quatre qui nous ont référé à la Place 0-5.

Utile pour 12 % des parents  

Le mouvement Ma place au travail, qui dénonce la crise du manque de places en garderie, a réalisé un sondage auprès de ses membres. 

Parmi les quelque 1900 répondants, seulement 12 % avaient trouvé une place grâce au guichet, le bouche-à-oreille étant plus efficace.

« Ce guichet est un désastre », résume Mona Lisa Borrega de l’Association des garderies privées du Québec. 

Un des principaux problèmes est le fait que les listes sont rarement à jour. 

Ainsi, les garderies perdent un temps fou à téléphoner à des parents qui ne sont plus intéressés, explique Mme Borrega.

Fond du problème  

Mais le fond du problème pour les parents, c’est le manque de places, rappelle Myriam Lapointe-Gagnon, porte-parole de Ma place au travail. 

Le guichet ne sera jamais satisfaisant tant qu’il n’aura pas de vraies places abordables et de qualité à offrir. 

Fannie Couture, de la Coopérative Enfance Famille, fait même une analogie avec la vaccination : « on ne s’en prend pas à Clic Santé parce qu’il manque de doses de vaccins ».


Il manque 51 000 places dans le réseau des garderies au Québec. Quelque 37 000 nouvelles places devraient voir le jour dans les prochains mois, selon le ministre de la Famille Mathieu Lacombe.

Des solutions pour mettre fin aux « CV de bébés »      

Une version revampée du guichet Place 0-5 pourrait régler le problème des parents qui vantent les qualités de leur bébé dans des « CV » pour se trouver une place en garderie, croit l’organisme qui le gère. 

« Il n’y aura plus de passe-droits », indique la Coopérative Enfance Famille dans un document présentant son projet de Place 0-5 génération 2. 

Le Journal publiait en avril dans un article que des parents en sont réduits à créer un CV à leur poupon

Actuellement, quand une place se libère dans un centre de la petite enfance (CPE) ou une garderie en installation, les gestionnaires sont censés l’offrir au prochain enfant qui patiente sur la liste d’attente fournie par le guichet. 

Or, à certains endroits, les responsables n’accepteraient que les enfants qui leur conviennent le mieux, peu importe leur rang dans la liste. 

Moins discriminés ?   

Dans une version 2.0, les garderies n’auraient accès qu’aux trois prochains noms inscrits sur la liste, ce qui réduirait les possibilités de passe-droit, explique-t-on. Elle serait aussi plus transparente pour les parents, qui pourraient recevoir des alertes et connaître le nombre d’enfants inscrits sur les mêmes listes qu’eux. 

Les listes seraient à jour, notamment parce que le nom d’un enfant qui comble une place disparaîtrait des autres listes après 30 jours. 

« On est contents pour la transparence », félicite Myriam Lapointe-Gagnon du mouvement Ma place au travail. Elle espère que cela mette fin à la « discrimination ». 

Myriam Lapointe-Gagnon<br>
<i>Ma place au travail</i>

Photo courtoisie

Myriam Lapointe-Gagnon
Ma place au travail

Comme le bon vieux temps  

De leur côté, les garderies privées préféreraient que ce « système monstre qui coûte des millions » soit aboli et que chacun gère sa propre liste, comme dans le bon vieux temps, indique Mona Lisa Borrega. 

Le guichet avait été créé entre autres parce que des garderies en avaient assez d’être inondées d’appels, rappelle toutefois Fannie Couture de la Coopérative. 

Le ministre de la Famille Mathieu Lacombe penchera-t-il vers une Place 0-5 revampée ou, à l’autre extrême, vers un retour aux listes maison ? « Tout est sur la table », a-t-il répondu au Journal.