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Maurice Richard, les 100 ans de la naissance d’un héros populaire et national

Quand il lance, l’Amérique hurle.

Quand il compte, les sourds entendent.

Quand il est puni, les lignes téléphoniques sautent.

Quand il passe, les recrues rêvent.

C’est le vent qui patine.

C’est tout Québec debout

Qui fait peur et qui vit...

Il neige !  

- Félix Leclerc

Le 4 août 2021 marque le centenaire de la naissance de Maurice Richard. Certains se demanderont peut-être quelle est la pertinence de souligner cet événement qui concerne un sportif ayant tiré sa révérence depuis belle lurette? Elle se situe dans le fait que ce célèbre hockeyeur a joué, bien malgré lui, un rôle aussi déterminant (sinon plus) dans la société canadienne-française de son époque que sur la patinoire pour le Club de hockey Canadien. C’est cet apport que j’aimerais souligner ici... 

Plus qu’un joueur de hockey...   

Né en 1979, je n’ai pas eu la chance de voir celui qu’on a surnommé le Rocket évoluer sur la patinoire. Il a joué dans la LNH de 1942 à 1960. Comme des milliers de jeunes Québécois, j’ai toutefois entendu parler de ses exploits sportifs par mon père, mon grand-père et dans les médias. Par exemple de son record de 50 buts en 50 parties, ses huit coupes Stanley, l’émeute du Forum ou alors la fameuse soirée du 8 avril 1952! Ce soir-là, dans le septième match des séries éliminatoires contre Boston, Maurice compta le but gagnant ensanglanté et à demi-conscient, après avoir été foudroyé par une sévère mise en échec en plein front. Malgré l’avis du médecin, il a insisté pour retourner au jeu à la fin de la troisième période et a réussi à donner la victoire à son équipe et à faire exploser de joie la foule du Forum et les centaines de milliers de Canadiens français qui suivaient la joute à la radio. 

Lui-même ébranlé émotivement par ce qu’il venait de se passer, Maurice avait passé de longues minutes à pleurer en tremblotant après la partie. Animé par une force intérieure, il venait d’accomplir le genre d’exploits que réalisent les héros de la mythologie grecque! Toutefois, c’est une mythologie canadienne-française en manque de héros à laquelle il participait... 

Étant jeune, j’ai donc très vite compris qu’au sein de la dynastie du Canadien de Montréal, Maurice Richard occupait une place à part, qu’il y avait quelque chose de plus chez lui, sans toutefois bien cerner de quoi il s’agissait. Ce n’est que plus tard, notamment grâce à mon intérêt pour l’histoire et à la suite de la lecture de l’excellente biographie que lui a consacré Jean-Marie Pellerin, que j’ai compris l’impact qu’il a eu au sein de la société canadienne-française, puis québécoise. 

Un héros national chez les porteurs d’eau   

Il faut se rappeler le contexte historique dans lequel les Canadiens français évoluent dans les années 1940-1950 pour bien saisir l’importance qu’ont eu les exploits de Maurice Richard durant cette période. En fait, il faut mettre en évidence le fait qu’à l’époque du Rocket, les Canadiens d’origine française constituent un peuple qui subit toujours les séquelles de sa colonisation il y a près de 200 ans! 

Les programmes d’histoire actuels tendent parfois à sous-estimer l’impact de la conquête britannique de 1760, mais cet événement a néanmoins eu des conséquences majeures sur les quelques 60 000 habitants d’origine française qui sont restés ici et sur leur descendance. 

N’eut été de leur opiniâtreté et de leur résilience, les parlants français d’Amérique seraient disparus en quelques générations. Si bien que, contre vents et marées, les Canadiens français sont toujours présents dans les années 1940-1950 et forment la majorité de la population du Québec (autour de 81% en 1950). Néanmoins, le statut colonial des francophones a engendré un état de fait au sein duquel ces derniers sont subordonnés à l’élément anglo-saxon du Québec et du Canada, qui tire les ficelles de la finance et domine dans les secteurs clés de la société. 

Le sort des francophones est globalement celui d’un «petit» peuple, condamnés à devenir fermiers, bûcherons ou ouvriers dans des usines appartenant à l’élite de la minorité anglo-saxonne. Félix Leclerc décrit bien cette aliénation canadienne-française dans L’Alouette en colère : «J’ai un fils dépouillé, comme le fût son père, porteur d’eau, scieur de bois, locataire et chômeur, dans son propre pays»! Le francophone, bien que majoritaire au Québec, se croit né pour un petit pain et se considère inférieur à l’anglophone. 

C’est ainsi qu’en étant le meilleur de sa discipline et en cumulant les exploits sportifs, Maurice Richard a contribué, bien sûr avec d’autres, à défaire cette mentalité de colonisé chez bon nombre de ses compatriotes. 

Redresser l’échine   

Il est facile de l’oublier de nos jours, mais l’équipe des Canadiens de Montréal s’est nommée ainsi en 1909 pour représenter la population francophone, qu’on désigne toujours sous le nom de «Canadiens». Dans les campagnes et les villes ouvrières du Québec, le hockey est un sport populaire que pratiquent en masse les jeunes canadiens-français, qui rêvent un jour de porter l’uniforme des Canadiens de Montréal, comme le héros du conte de Roch Carrier l’illustre bien. 

Si bien que chaque but, chaque record ou chaque coup de poing de Maurice Richard et chaque victoire des Canadiens sont aussi des victoires pour le peuple canadien-français, qui gagne en fierté et redresse tranquillement l’échine. 

C’est en grande partie la raison pour laquelle lorsque Maurice Richard est suspendu pour la fin de la saison et les séries éliminatoires par Clarence Campbell, en 1955, il y a émeute au Forum et dans les rues de Montréal. Accepter en silence le sort dévolu à Richard revenait encore une fois à courber l’échine devant le patron anglais. Pour beaucoup de Canadiens français, habituellement dociles et résilients, c’en était trop! 

Au lendemain de l’émeute, le rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau, a bien cerné les causes profondes de cet événement soudain: «Le nationalisme canadien-français paraît s'être réfugié dans le hockey. La foule qui clamait sa colère jeudi soir dernier n'était pas animée seulement par le goût du sport ou le sentiment d'une injustice commise contre son idole. C'était un peuple frustré, qui protestait contre le sort. Le sort s'appelait, jeudi, M. Campbell; mais celui-ci incarnait tous les adversaires réels ou imaginaires que ce petit peuple rencontre.» 

Malgré lui, par ses succès sur la patinoire, Maurice Richard était devenu le porte-étendard de tout un peuple en éveil... 

Une fin de carrière à un moment symbolique   

Maurice Richard a joué son dernier match de hockey professionnel en avril 1960. Deux mois plus tard, l’«équipe du tonnerre» de Jean Lesage prenait le pouvoir à Québec et incarnait la prise en main politique et économique des Québécois. Une époque se terminait pour Maurice Richard, mais une nouvelle ère s’ouvrait pour l’ensemble des Québécois, avides de s’émanciper et de voler de leurs propres ailes. 

Lors de la campagne électorale de 1962, où le slogan était «Maîtres chez nous», René Lévesque incarne bien le nouvel esprit de l’époque lorsqu’il demande : «Il doit bien y avoir moyen de ne pas être seulement des spectateurs, des porteurs d’eau et des scieurs de bois. On est venu ici il y a quelque chose comme 300 ans, il devrait y avoir moyen qu’on se sente chez nous ici»! 

Dans les années 1940-1950, le Rocket est venu montrer aux Canadiens français qu’eux aussi étaient capables d’exceller et d’être les meilleurs. Dans les années 1960, l’échine redressée, ceux-ci s’apprêtaient à démontrer qu’ils avaient compris la leçon... 

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