/finance/consumer

Les avantages et inconvénients de se débarrasser du pourboire

DVP

Illustration Adobe Stock

Maintenant que le quart des Québécois a visité la Côte-Nord, il est plus facile de situer la scène. Peut-être même vous êtes-vous arrêté sur les lieux du drame pour manger : le Mikes de Baie-Comeau, là où une serveuse s’est récemment fait justice.

• À lire aussi: La serveuse d’un restaurant l’oblige à laisser un pourboire

L’affaire a fait le tour du Québec. En résumé, l’employée du restaurant n’a pas voulu rendre la monnaie à une cliente qui venait de payer sous prétexte que le chum de cette dernière, juste auparavant, ne l’avait pas tipée en raison du service trop lent à son goût. Selon la serveuse, cet argent lui était dû, car le fisc lui réclame de l’impôt sur un pourcentage de ses ventes afin de tenir compte des revenus gagnés grâce au pourboire.

Cette banale histoire a fait sensation principalement pour une raison : le pourboire nous irrite.

Elle relance encore une fois la question : pourquoi ne nous en débarrassons-nous pas ?

La convention

Je n’ai pas tenté d’en retrouver les origines, nébuleuses et lointaines, mais à la base, le pourboire représente une marque d’appréciation à l’égard d’un service reçu, notamment dans le domaine de l’hospitalité.

Le geste paraît tellement naturel, j’aurais pu en être l’instigateur, dans une autre vie. Avec le temps, il s’est imposé dans l’usage, puis on en a fait une règle plus ou moins institutionnalisée. Ici, cela a donné lieu à la création d’une catégorie de travailleurs au statut particulier, les employés à pourboires, et à la production de 4876 articles de journaux et de magazines sur l’art de « tiper ».

Malgré ça, le pourboire demeure totalement arbitraire et subjectif. Le client n’a aucune obligation d’offrir de supplément en fonction de la qualité du service, et quand il le fait, le montant donné reste à son entière discrétion, malgré tout ce qu’on en dit.

En 2021, n’est-ce pas une aberration ?

Relation ambiguë

Notre relation avec le pourboire reste ambiguë. Sauf de rares exceptions, personne n’éprouve du plaisir à l’idée de donner de l’argent. En même temps, on y reste attaché, notamment en restauration.

Les raisons ne manquent pas de vouloir s’en débarrasser. Vous me pardonnerez de passer vite l’importante question des iniquités et des discriminations induites par la rémunération au pourboire (sexisme, racisme, âgisme). Je veux plutôt insister sur le fait que la vie, sans lui, serait plus simple pour tout le monde. Le restaurateur pourrait mieux répartir ses revenus entre ses employés, le serveur ne serait plus assujetti à l’humeur des clients, et le consommateur n’aurait plus à se tortiller à la fin du repas pour déterminer comment récompenser le service. Fini les malentendus et les malaises.

Bon pour la restauration

De nombreux restaurants ont tenté de l’éliminer et d’autres, de l’encadrer. La majorité a fait marche arrière. Pourquoi ? Parce que ça a nui aux affaires.

Des études l’ont démontré, la possibilité de « tiper » à sa guise présage de meilleurs services dans l’esprit du consommateur. Là où le pourboire est fixé ou aboli, le client a le sentiment de perdre de l’emprise.

Il y a autre chose aussi : l’absence du pourboire révèle le véritable coût d’exploitation d’un restaurant. 

Quand ils ont tenté de l’éliminer, les restaurateurs ont dû augmenter leurs prix afin d’améliorer le salaire des serveurs. Pour la personne à table, ça revient au même, pensez-vous ? Apparemment non. Une carte aux prix rehaussés éloigne une frange de la clientèle, même si elle n’a plus à payer un extra à la fin.

Le tarif fixe pour le service aurait le même effet repoussoir, notamment chez ceux qu’on pourrait appeler les « petits tipeurs », qui répugnent à s’en faire imposer. Pour le restaurateur, c’est une perte nette, un client restant un client, qu’il soit ou non généreux envers son personnel.

Les employés aussi en font les frais. D’abord, ils perdent la source de revenus constitués des « petits tipeurs ». Puis, ils voient diminuer celle de ceux qui payent gros, soudainement freinés par le plafond établi par la maison.

Le système de pourboire crée chez le client l’illusion de prix moins élevés et le sentiment de contrôle, ce qui sert bien l’industrie de la restauration.

Il profite aussi aux employés qui, à la fin de la semaine, pourront toujours compter sur les clients généreux pour compenser les plus chiches ou ceux qui ne donnent rien.

Et de cette réalité, la serveuse du Mikes de Baie-Comeau n’en fera sans doute pas tout un plat.