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La mort infâme d’un arbre de plus de 400 ans

Photo courtoisie

Le Gros Bouleau était vieux, très vieux, tellement vieux que tout son centre était creux. On estimait qu’il devait avoir près de 400 ans, soit possiblement le plus vieux bouleau jaune de l’est de l’Amérique. Il y a encore une décennie et malgré son grand âge, il s’accrochait héroïquement à la vie. Il était bien enraciné au sol et arborait encore fièrement à son sommet une abondante chevelure verte.  

Il dépassait la canopée du haut de ses 24 mètres et il fallait six personnes les bras tendus - à hauteur de poitrine - pour faire le tour de son tronc de 5,43 mètres, ce qui en faisait le plus gros bouleau jaune répertorié du Québec. 

Il avait profité d’un réchauffement climatique pour planter ses racines dans un territoire bien au nord de sa limite de distribution naturelle. Le microclimat de la rivière Péribonka et la protection d’une falaise de 600 mètres de hauteur lui avaient permis de se développer en échappant aux tempêtes, à la foudre et aux feux de forêt. 

Des siècles d’histoire   

Sa vie avait commencé alors que Louis XIV était assis sur le trône de France, que Montréal, alors appelé Ville-Marie, venait d’être fondé et que le premier poste de traite des fourrures s’établissait à Chicoutimi. 

S’il avait pu parler, il nous aurait raconté toute l’histoire du Saguenay-Lac-St-Jean depuis ses débuts. Il a vu passer les canots de plusieurs générations d’Innus qui se rendaient dans leurs territoires d’hiver plus au nord et en revenaient. Il a vu passer au milieu du XIXe siècle les premiers explorateurs de William Price à la recherche de forêts à exploiter. Il a entendu les coups de hache qui décimaient ses congénères tout autour. Et pendant plus de cent ans, il a vu passer leurs cadavres flottant d’une rive à l’autre de la rivière. 

Lui s’en est tiré parce que la densité de son bois l’empêchait de flotter. Il lui restait encore un bon demi-siècle à vivre, peut-être plus, puisque l’espérance de vie de son espèce peut atteindre parfois le demi-millénaire. 

Il était le plus digne représentant de l’emblème arborescent du Québec et le plus grand attrait de la rivière Péribonka. Il avait fait l’objet d’un reportage à l’émission La semaine verte en 2003 et il avait été classé sur la liste des arbres les plus remarquables du Québec. Des gens venaient de partout pour admirer ce géant de grande importance écologique, scientifique et touristique. 

Une coupe qui lui a été fatale   

Mais, il a eu le malheur d’installer ses racines en sol québécois, où on se soucie bien peu de la protection de nos joyaux naturels, même les plus exceptionnels. Il a eu la double malchance de s’installer dans une région dominée par l’exploitation forestière à outrance, et qui n’a aucun respect pour les vieux arbres. 

En 2010, une coupe forestière illégale s’est approchée du Gros Bouleau en coupant sur son côté ouest tous les arbres, probablement ses rejetons, qui le protégeaient exposant ainsi ses racines et son tronc à la surchauffe des rayons du soleil. Ces derniers, en atteignant le bas d’un arbre qui n’y est pas habitué, vont rapidement provoquer son dessèchement et sa mort. 

Il était pourtant censé être protégé par des mesures administratives car le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) avait établi un parc régional dans ce secteur de vieilles forêts où la coupe forestière devait être interdite. Mais un plan de coupe forestière planifié avec négligence par le MFFP, une coupe mal surveillée et mal exécutée a outrepassé les limites du parc et s’est rendue au pied du Gros Bouleau, afin de récolter les autres bouleaux qui le protégeaient, ce qui lui a été fatal. 

Ce magnifique patriarche de notre forêt boréale, qui aurait pu faire la joie des visiteurs encore longtemps, est mort en moins de dix ans. 

S’il avait eu la chance de pousser ailleurs qu’au Québec, il aurait été hyper protégé, on lui aurait donné toutes les chances de vivre le plus longtemps possible, on aurait reconnu sa grande valeur écologique et historique et on l’aurait considéré comme un précieux joyau national. 

Mais au Québec, les gestionnaires de la forêt et ceux des territoires axés les uns comme les autres sur l’extractivisme, n’ont que faire de la préservation de nos joyaux naturels. Seuls des citoyens qui avaient à cœur la protection des richesses naturelles du territoire qu’ils habitent se sont révoltés contre ce sacrilège qui ne suscitait qu’indifférence et mépris de la part des responsables de cette infamie qui avaient pourtant le devoir de le protéger. 

Seuls des citoyens endeuillés pleurent aujourd’hui la perte prématurée de ce vénérable patriarche et la disparition d’un patrimoine naturel irremplaçable. Victime de la gestion négligente et irresponsable d’un ministère, victime de l’inconscience et de l’indifférence d’une MRC qui ne s’est jamais donnée la peine de mettre en place des mesures de protection, la vie du Gros Bouleau jaune de la rivière Péribonka aura été abrégée de plusieurs décennies. 

Pendant plus de trois siècles, peut-être quatre, il avait échappé au temps et aux désastres naturels, mais il n’a pu échapper à la bêtise humaine. 

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