/news/currentevents

15 ans après la tuerie au Collège Dawson, le policier qui a neutralisé l'assassin raconte

Le policier Denis Côté a profité de sa retraite pour écrire un livre sur sa carrière, notamment sur son implication lors du drame de Dawson.

Photo Pierre-Paul Poulin

Le policier Denis Côté a profité de sa retraite pour écrire un livre sur sa carrière, notamment sur son implication lors du drame de Dawson.

Quinze ans après la tuerie du Collège Dawson, le patrouilleur Denis Côté, qui a neutralisé l’assassin, revient pour une rare fois sur cette tragédie qui a marqué sa carrière, avec le livre Itinéraire d’un policier intrépide

Dans cet ouvrage, le policier retraité raconte comment il s’est retrouvé au cœur des moments marquants des 30 dernières années dans la métropole : des émeutes de la coupe Stanley à celles de Montréal-Nord en passant par le fameux ticket de Denis Coderre, la mort d’Alain Magloire, et bien sûr celle d’Anastasia De Sousa.

En arrivant dans sa résidence des Laurentides, rien ne laisse présager qu’on est chez un policier retraité, connu pour sa propension à foncer dans l’action. On y trouve un poulailler, un potager et des bacs à compost, tandis que son salon est exempt de tout souvenir de sa longue et fructueuse carrière au sein de la police de Montréal.

« Je suis rendu quétaine », lance-t-il en rigolant, pendant qu’il s’occupe avec sa conjointe d’une de ses poules, blessée à une patte. 

Car après avoir patrouillé pendant 30 ans à Montréal, principalement dans les secteurs chauds du Centre-Sud, Denis Côté a troqué l’action pour un univers zen. Mais ce n’est pas parce qu’il regarde maintenant des émissions de ferme et qu’il fait son propre pain que sa carrière n’a pas été fascinante, bien au contraire. 

Et c’est d’ailleurs ce qu’on constate dans son livre coécrit avec Geneviève Lefebvre, en vente depuis cette semaine.

À sa façon 

Des policiers impliqués le jour du drame, dont Denis Côté [deuxième à gauche].

Photo d'archives

Des policiers impliqués le jour du drame, dont Denis Côté [deuxième à gauche].

L’appel de la police, Denis Côté raconte l’avoir eu dans son enfance, quand il s’est dressé contre un intimidateur et qu’il est un peu devenu le protecteur de ses camarades de classe. 

Aider les autres, c’est ce qui a défini sa longue et fructueuse carrière.

Il a donc intégré l’école de police, mais son tempérament a bien failli précipiter la fin de sa carrière avant même qu’elle commence. Car quand il voit un non-sens, il ne peut s’empêcher de le dire haut et fort, même à ceux en position d’autorité, s’il estime qu’ils manquent de jugement. Et à la lecture du livre, c’est arrivé plus d’une fois.

« Mes boss, ils ont toujours eu peur de ma grande gueule, dit-il en riant. Mais le pelletage de nuage, j’ai jamais été capable. C’est ce que je déteste le plus, avec la condescendance. »

Denis Côté

Photo Pierre-Paul Poulin

Soucieux d’être intègre et surtout de protéger les citoyens, Denis Côté n’a ainsi jamais eu d’autre aspiration que d’être patrouilleur. En 30 ans, il aurait pu gravir les échelons, mais il a toujours refusé. Car son bonheur, il le trouvait en patrouillant, accumulant ainsi tant les anecdotes que les sources dans la rue afin de résoudre les problèmes des citoyens... à sa façon, qui est loin d’être conventionnelle.

« Je ne pense pas que je pourrais commencer une carrière de police maintenant, confie-t-il. Je ne suis pas assez protocolaire. Aujourd’hui, les policiers sont drillés, ils ne peuvent plus nuancer une intervention. »

Une légende malgré lui 

Les étudiants en panique avaient été évacués sous haute supervision policière, afin qu’un éventuel tireur ne se faufile pas parmi eux.

Photo d'archives

Les étudiants en panique avaient été évacués sous haute supervision policière, afin qu’un éventuel tireur ne se faufile pas parmi eux.

Pour beaucoup de gens, Denis Côté est ainsi un policier unique en son genre, qui ne discrimine personne, quels que soient la couleur de la peau ou le statut social. Pour des collègues, il s’agit d’un mentor, d’un policier intègre qui n’a jamais eu peur de contester les ordres venant d’en haut pour aider les gens, comme la fois où il a pourchassé avec succès un bandit qui avait tiré sur un autre policier. 

Et dans l’opinion publique, il s’agit d’un héros qui a mis fin à la tuerie du 13 septembre 2006 au collège Dawson. Mais même s’il a été honoré pour sa bravoure et son courage, il refuse catégoriquement ce qualificatif.

« Faut arrêter avec le mot “héros”, je ne suis qu’un policier qui a fait sa job, dit-il avec autorité. Les étiquettes, ça me fait chier. Être mis sur un piédestal, ça me gosse. Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. »

Pas juste Dawson 

Les policiers s’étaient rapidement rendus au collège Dawson le 13 septembre 2006, afin de tenter de neutraliser le tueur.

Photo d'archives

Les policiers s’étaient rapidement rendus au collège Dawson le 13 septembre 2006, afin de tenter de neutraliser le tueur.

Car au fond de lui, il sait qu’il n’a fait que son travail. Et s’il est connu surtout pour son intervention avec ses collègues lors de cette tragédie, il a vécu bien d’autres aventures durant sa carrière.

Depuis la première fois qu’il a utilisé son arme de service, contre un écureuil enragé, jusqu’à la fois où il a pincé un élu corrompu, Denis Côté en a beaucoup à raconter avec le franc-parler qui le caractérise.

Ainsi, ce que beaucoup ignorent ou ont oublié, c’est qu’il s’est retrouvé au cœur de l’action à de nombreuses occasions qu’il raconte avec passion.

FD-FUSILLADE COLLÈGE DAWSON

Photo d'archives

Il a aussi pris part à des événements malheureux, comme la mort d’Alain Magloire, ou encore d’autres, d’apparence banale, mais qui ont pris des proportions importantes. Comme la fois où il a coincé l’actuel candidat à la mairie de Montréal, Denis Coderre, pour une plaque d’immatriculation impayée.

Cela a mené à une vaste enquête interne par un sergent-détective qu’il ne porte pas dans son cœur, et avec qui il règle ses comptes dans son livre.

« Coderre, il voulait maîtriser sa police », dit le policier retraité, sourire en coin.

Mais s’il a toujours réussi à s’éviter trop de problèmes, Denis Côté est conscient que c’est grâce à son instinct et à son jugement, sans quoi il n’aurait peut-être pas été policier longtemps. Surtout, il a toujours été guidé par le même principe, parfois à son détriment : aider les gens et sauver des vies.

« S’il arrivait de quoi, je voulais être là, explique-t-il. Je voulais être heureux et pour ça, c’était de patrouiller dans la rue. Au final, c’est une job qui peut être bien faite, et parfois mal faite, ça arrive. On n’est pas des superhéros. » 

Dawson, un événement plus que marquant  

FD-FUSILLADE COLLÈGE DAWSON

Photo d'archives

Denis Côté n’oubliera jamais la tuerie au collège Dawson. Ce jour-là, il était dans l’est de la ville et aurait très bien pu ne pas y aller. Mais avec son caractère fonceur, il n’a pas hésité une seconde et s’est rendu sur place. 

Il explique dans son livre les détails de ce qu’il a ressenti au fur et à mesure que les informations entraient dans sa radio, quand il a pénétré dans les lieux et quand il a fait face au tueur. Ce duel, ce moment où il est entré dans la ligne de feu du fou furieux, il ne l’oubliera jamais, tout comme la vue des deux otages qui servaient de boucliers humains. 

FD-FUSILLADE COLLÈGE DAWSON

Photo d'archives

Il a finalement neutralisé le tueur, qu’il ne nommera jamais. Par contre, il se souviendra toujours des 19 blessés et d’un nom en particulier : Anastasia De Sousa, la jeune femme qui a malheureusement été assassinée. 

Se préserver comme policier  

FD-FUSILLADE COLLÈGE DAWSON

Photo d'archives

Durant sa carrière, Denis Côté a dû affronter la mort de bandits, de victimes, mais aussi de collègues. 

Dans son livre, il raconte, par exemple, que c’est lui qui a trouvé le corps d’une enfant assassinée et placée dans une valise le long d’une voie ferrée. Et à l’époque, après un traumatisme, un policier avait au mieux quelques heures avant de retourner travailler.

« On développe des stratégies d’adaptation », explique-t-il.

FD-FUSILLADE COLLÈGE DAWSON

Photo d'archives

Ainsi, quand il enfilait son uniforme, il se mettait en mode « travail », laissant de côté ses émotions afin de remplir ses tâches.

« J’ai plus de peine pour ma poule blessée que pour avoir tiré sur un bandit dans le cadre de mon travail, quand il n’y avait plus d’autre option », explique-t-il. 

Un policier de la vieille école  

FD-FUSILLADE COLLÈGE DAWSON

Photo d'archives

Denis Côté était un policier de la vieille école qui faisait les choses à sa façon pour la protection du public. Le genre qui ne se fait pratiquement plus maintenant, tant tout est uniformisé.

« Mes méthodes étaient non conventionnelles. Le type de policier que j’étais ne pourrait pas survivre aujourd’hui », reconnaît-il.

Or, dit-il, pour bien faire son travail, il est important d’avoir un bon instinct, un bon jugement, et surtout de savoir s’adapter aux situations plutôt que de suivre à la lettre un protocole théorique.

« Le jugement, c’est ça l’important. Notre job, c’est de scanner une situation, de prendre une décision, puis de l’assumer », explique-t-il. 

La justice, une pièce de théâtre  

Même s’il a voué sa carrière à arrêter des criminels, Denis Côté était conscient que, bien souvent, ceux-ci écopaient de peines clémentes. Mais contrairement à d’autres collègues, il a appris à ne pas s’en faire avec ce qu’il ne contrôlait pas.

Denis Côté

Photo Pierre-Paul Poulin

« Je voyais ça comme une pièce de théâtre, dit-il. Quand j’arrêtais un criminel, je le faisais pour les victimes, je savais qu’il allait recevoir une sentence bonbon. L’important, c’est d’apprendre à lâcher prise, sinon ton équilibre en prend un coup. » 

Combattre la bureaucratie  

S’il estime avoir eu des supérieurs hors pair au cours de sa carrière, Denis Côté en a vu d’autres qu’il décrit en des termes peu élogieux. Un chapitre entier de son livre est d’ailleurs consacré aux « arrivistes » qui réussissent à gravir les échelons malgré leurs compétences questionnables. 

Et quand la politique se mêle à la police, il s’agit d’une recette parfaite pour un désastre. « C’est comme l’huile et l’eau, ça ne se mélange pas », affirme Denis Côté. 

Mais s’il y a des policiers qui entrent dans le service pour la paye et les avantages sociaux, d’autres sont réellement là par vocation et pour le bien de la population, rappelle-t-il.

« Il y en a qui veulent gratter, aller au fond des choses, mais parfois, ils se font mettre des bâtons dans les roues », déplore-t-il. 

Sur la vague de violence dans la région métropolitaine  

La recrudescence de la violence dans la métropole et ses alentours ne surprend pas Denis Côté, qui a déjà patrouillé dans le secteur de Montréal-Nord au cours de sa carrière, en plus d’avoir déjà pris part à une opération pour mettre fin à une émeute.

Mis au courant de l’affaire Will Prosper, ce militant qui brigue la mairie de Montréal-Nord pour l’équipe de Valérie Plante et qui avait consulté des informations confidentielles sur un ami soupçonné de meurtre pour ensuite l’appeler, à l’époque où il était à la GRC, le policier retraité roule des yeux.

« C’est aberrant, mais je ne serais pas surpris qu’il gagne, et même qu’il soit nommé à la Sécurité publique. Mais c’est ridicule. » 

Extraits du livre  

Photo courtoisie

Sur la fusillade à Dawson

« Toute ma vie, toute mon expérience, et toutes les situations que j’ai vécues comme patrouilleur m’ont mené à pousser la porte de verre du collège Dawson pour affronter les balles d’un tueur ce jour-là. L’adrénaline me porte, je suis prêt. »

« Chemin faisant, je passe devant le corps de la jeune Anastasia... Pour elle, aucune manœuvre de réanimation possible. Aucune description ne serait appropriée. Aucun mot ne pourrait exprimer adéquatement le sentiment d’impuissance et de frustration que j’ai ressenti en la voyant. Aucun. »

« Ainsi s’achève une journée de travail qu’il me sera impossible d’oublier. En l’espace d’une seconde, l’homme qui attendait tranquillement son repas quotidien est devenu l’homme qui pousse une porte de verre pour aller à la rencontre d’un tueur fou. Une flambée d’adrénaline qui marque une vie à jamais. » 

Sur des moments marquants de sa carrière 

« Je viens de vivre une de mes pires nuits de police [les émeutes de la coupe Stanley], mais aussi une des plus mémorables. Complètement vidé et envahi par un sentiment d’inutilité existentielle et professionnelle, la seule chose qui me réconforte, c’est qu’il n’y a pas eu trop de policiers sérieusement blessés. » 

« Il faut parfois surmonter l’incrédulité et accepter l’inimaginable, en faire le rapport, et passer à un autre appel. Mais je dois avouer que les cas d’enfants maltraités nous ébranlent toujours. Parfois, nous arrivons à reprendre le dessus sur nos émotions, mais nous ne les oublions jamais. Tout comme la petite fille noyée par sa mère que j’ai découverte dans une valise abandonnée, le corps meurtri de morsures de ce bébé m’a hanté longtemps. »

« Tu te débrouillais avec le chaos intérieur qui t’agitait, et tout ce qui était lié à la gestion psychique des suites d’un événement traumatique s’entassait dans ta tête, ne trouvant d’exutoire que dans l’alcool, les nuits d’insomnie, et parfois des drames. »

« Il est toujours déconseillé de se désarmer, toutes les études le confirment. Mais les études ne m’ont jamais empêché d’opérer à ma manière, quand je l’estimais nécessaire dans les circonstances. Ici, une arme chargée signifiait une probable tragédie. »

« À l’époque, écluser notre stress avec une bière, c’est notre remède, le seul connu pour nous apaiser, réguler notre tension artérielle, contrôler nos émotions, et atténuer nos traumatismes. Moi, j’ai toujours recours au sport, mon salut. Mais plusieurs de mes collègues ne savent pas, ne peuvent pas trouver d’autre exutoire que leur arme de service... » 

« La nature de l’homme étant ce qu’elle est, je me dis que je vais devoir m’habituer à ces mémérages et autres jugements à l’emporte-pièce. L’avenir me donnera raison : tout au long de ma carrière, je devrai y faire face. »

« Cette chasse aux sorcières, néfaste pour le département et contrôlée hypocritement par la mairie, s’est éternisée plus que nécessaire. Elle est révélatrice de l’ambiance que quelques individus faisaient régner au sein du SPVM à cette époque-là. De tout temps, les policiers qui ne cherchent qu’à bien faire leur travail souffrent de l’incompétence ou de l’abus de pouvoir de quelques dirigeants en mal d’autorité ou de gloire. »

« En réalité, le fait d’être accusé, et injustement, exerce sur nous une énorme pression, tout comme l’idée d’avoir à faire face à un procès. Il est très dur de voir sa réputation entachée par de fausses allégations. Et la possibilité de perdre son emploi à cause d’une condamnation montée de toutes pièces ne peut qu’affecter psychologiquement celui qui vit une telle situation. »

« De la police, il ne me reste que des souvenirs, et je sais qu’ils s’effaceront avec le temps. Il me faudra relire mes écrits pour arriver à croire que j’ai vraiment vécu tous ces événements. Eh oui, toute trace de mon passage dans ce métier s’effritera, comme dans le cas de tous mes prédécesseurs. J’ai adoré faire ce travail qui, la majorité du temps, m’a semblé être un loisir. »

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.