/regional/estduquebec/nordduquebec

À la recherche du sphinx au-delà du 53e parallèle

Jean-Benoît Duval dans son atelier d’entomologiste avec quelques-unes de ses prises. En mortaise, le fameux sphinx de l’épilobe.

Photos Chantal Poirier et Courtoisie

Jean-Benoît Duval dans son atelier d’entomologiste avec quelques-unes de ses prises. En mortaise, le fameux sphinx de l’épilobe.

Un entomologiste amateur montréalais a parcouru 5000 km jusqu’aux contrées lointaines de la taïga québécoise afin de mettre la main sur une espèce rare de papillon de nuit. 

Parti de Montréal le 15 juin dernier, Jean-Benoît Duval s’est lancé à l’assaut du Nord-du-Québec avec en poche le dernier livre de l’anthropologue Serge Bouchard, Du diesel dans les veines, portant sur la vie des camionneurs nordiques. Dans son auto, où il a dormi pendant 18 nuits, deux pneus de rechange et son filet à papillons. 

« Je souhaitais depuis longtemps aller dans le Nord. Et je m’étais bien promis de réaliser cet objectif après le confinement », relate l’homme de 32 ans qui a roulé, seul, jusqu’à Radisson, dans la Baie-James, puis vers le barrage LG4, sur la route Transtaïga.

<strong>Transtaïga</strong><br> Longue de 582 km, la route Transtaïga culmine au point le plus éloigné de toute ville en Amérique du Nord.

Photo courtoisie

Transtaïga
Longue de 582 km, la route Transtaïga culmine au point le plus éloigné de toute ville en Amérique du Nord.

Objectif sphinx

Son objectif : capturer un sphinx de l’épilobe (Prosperinus flavofasciata), une espèce emblématique des contrées nordiques, mais qui n’a jamais été aperçue à cette latitude.

En route, il a fait escale à Amos, en Abitibi, où il a fraternisé avec un entomologiste amateur – espèce rare au pays des épinettes noires. Ils ont chassé toute une nuit. 

« On a installé un grand drap blanc sur lequel on a projeté une puissante lumière », explique Tommy Saint-Laurent, fondateur du Labyrinthe des insectes, une sorte de Biodôme du Nord consacré à la vulgarisation de la microfaune locale et exotique. 

<strong>Chasse de nuit</strong><br> En Abitibi, les entomologistes tendent un immense drap blanc éclairé par une forte lumière dans la nuit, attirant des centaines d’insectes.

Photo courtoisie

Chasse de nuit
En Abitibi, les entomologistes tendent un immense drap blanc éclairé par une forte lumière dans la nuit, attirant des centaines d’insectes.

Parmi les espèces récoltées, quelques merveilles, comme le papillon lune (Actias luna), et d’innombrables insectes plus communs. Mais le sphinx a brillé par son absence.

Puis, le 24 juin : le Saint-Graal. Près de Radisson, dans un terrain vague où des employés d’Hydro-Québec ont résidé il y a 50 ans durant la construction du barrage hydroélectrique LG2, le papillon tant convoité. 

Première mention

Il l’a tout de suite reconnu à son vol elliptique. En un geste vif, l’entomologiste a capturé le sphinx. Et il a hurlé sa joie.

« C’est la première fois qu’on rapporte l’observation de ce papillon à une telle latitude nordique. C’est impressionnant », s’exclame André-Philippe Drapeau Picard, préposé aux renseignements entomologiques à l’Insectarium de Montréal et lui-même spécialiste des papillons.

<strong>Plante carnivore</strong><br>
Les insectes n’intéressent pas que les entomologistes. Certaines plantes, comme le droséra, qui poussent dans les tourbières, s’en nourrissent.

Photo courtoisie

Plante carnivore
Les insectes n’intéressent pas que les entomologistes. Certaines plantes, comme le droséra, qui poussent dans les tourbières, s’en nourrissent.

D’autres observations du sphinx ont été rapportées au Canada, mais uniquement à l’ouest, par exemple au Yukon. Cette découverte permet donc de mieux connaître la dispersion territoriale de cette espèce.

Précieux alliés

M. Drapeau Picard mentionne que les entomologistes amateurs comme Jean-Benoît et Tommy – ils seraient plusieurs milliers au Québec – font un travail remarquable pour améliorer nos connaissances sur les insectes, surtout lorsqu’ils rapportent leurs observations sur les sites spécialisés comme iNaturalist.

« Les naturalistes amateurs sont les précieux alliés des biologistes », affirme-t-il.

Jean-Benoît Duval souligne que ses observations ne se sont pas limitées aux raretés. 

<strong>Arctiide du Canada</strong><br>
Un papillon très commun dans le Nord, mais presque absent au Sud.

Photo courtoisie

Arctiide du Canada
Un papillon très commun dans le Nord, mais presque absent au Sud.

Il a aperçu, par exemple, de nombreux papillons tigrés du Canada, une espèce très commune dans le sud du Québec, mais qu’on ne s’attend pas à voir au-delà du 53e parallèle. 

De même, l’arctiide du Canada est commun en Abitibi et impossible à voir autour du mont Royal.

10 000 spécimens

La collection de M. Duval compte aujourd’hui plus de 10 000 spécimens. Il possède de tout, même des scarabées d’or et des papillons aux ailes de verre provenant d’une expédition au Costa Rica en 2010, mais il s’est concentré depuis 10 ans sur les papillons indigènes. 

Ne lui parlez plus des volatiles des tropiques qui sont pour lui comme des bonbons trop sucrés. Les papillons de nuit du Nord possèdent une « subtilité crépitante et rustique » qui ne se compare pas à la « luxuriance parfumée du Sud ».

Au cours de son expédition, il a bravé les nuits froides et les angoisses de l’éloignement, mais sa vieille Toyota ne l’a jamais laissé tomber. 

Ours noir

<strong>Ours noir curieux</strong><br>
Plusieurs ours noirs se sont rapprochés du naturaliste. Ils semblent abondants cette année. « Ce sont les marmottes du Nord ! »

Photo courtoisie

Ours noir curieux
Plusieurs ours noirs se sont rapprochés du naturaliste. Ils semblent abondants cette année. « Ce sont les marmottes du Nord ! »

Les plus grands frissons, il les a ressentis à la vue d’un ours noir qui s’est approché de lui. Il a appliqué les consignes qu’on lui avait apprises : faire face à l’animal, lever les bras, rester calme. « Mon cœur battait à tout rompre », concède-t-il. Réfugié dans la voiture, il a verrouillé les portières... 

La prochaine mission de Jean-Benoît Duval ? D’abord, prendre le temps de bien épingler ses prises, un travail minutieux qui s’étirera sur plusieurs mois.

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.