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Des ratios inhumains de patients

La pénurie de personnel frappe de plein fouet les CHSLD, alors que des employés se retrouvent avec des ratios « inhumains » de patients, jusqu’à 155 résidents pour une seule infirmière en Estrie. 

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« Ça n’a pas de bon sens de se retrouver avec cette quantité de patients là », réagit Sophie Thériault, présidente par intérim du syndicat local des infirmières de l’Estrie (FIQ). « Il va arriver un gros drame. C’est clair. » 

Les ratios patients-employés dans les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) du Québec sont parfois très élevés, a constaté Le Journal dans une demande d’accès à l’information faite en juillet. 

Une vingtaine de résidences ont une seule infirmière de nuit pour plus de 100 patients. Au CHSLD Youville, de Sherbrooke, un infirmier gérait 155 patients, la nuit, cet été. Selon le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Estrie, l’effectif avait été réduit en raison des vacances.

Des préposés aux bénéficiaires (PAB) de nuit ont aussi plus de 50 usagers à leur charge. 

Conditions inhumaines  

« C’est complètement fou, la charge de travail de ces gens-là, réagit Philippe Voyer, professeur à l’Université Laval, spécialisé dans les ratios de CHSLD. C’est mettre les infirmières à risque pour leur santé et celle de leurs résidents. [...] Ce n’est plus défendable. »

Plusieurs facteurs influencent un ratio sécuritaire, mais M. Voyer estime qu’une infirmière ne devrait pas avoir plus de 24 résidents à sa charge (jour ou soir). Quant aux PAB, ils devraient s’occuper de cinq usagers. 

Or, nos données montrent que des infirmières de jour géraient plus de 80 résidents, cet été. 

« Ça devient inhumain. Elles ne peuvent pas faire le minimum de soins », déplore Françoise Ramel, présidente du syndicat des infirmières (FIQ) du Centre-Sud-de-l’île-de-Montréal.

Chutes, errance, malaises : les employés de nuit gèrent toutes sortes de situations, et souvent à la course. Lorsqu’elle est seule, l’infirmière a de lourdes responsabilités : évaluation des patients et décision d’administrer un médicament ou d’appeler l’ambulance. 

« Je suis tout le temps sur le stress », confie d’ailleurs un infirmier. 

Selon Mme Ramel, ces ratios déjà élevés ne sont même pas toujours respectés puisque des employés absents ne sont pas remplacés. 

Pas de quotas  

Malgré tout, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) n’impose pas de quota maximal de patients. Les CHSLD doivent prévoir « le personnel suffisant pour répondre aux besoins des résidents », écrit-on. Plusieurs CISSS ont répondu au Journal que les ratios sont adaptés au degré d’autonomie des résidents. 

Or, le MSSS exige la présence d’une infirmière en tout temps, ce qui n’est pas le cas la nuit dans plusieurs CHSLD sur la Côte-Nord, a constaté Le Journal.  

Le CISSS de l’Estrie a refusé la demande d’entrevue du Journal, mais écrit que les effectifs répondent aux besoins de la clientèle. Un retour aux ratios habituels est prévu sous peu, malgré la pénurie de main-d’œuvre. Ainsi, une deuxième infirmière de nuit sera ajoutée à Youville et Leclerc. 

Le syndicat rétorque avoir été avisé que les effectifs réduits se poursuivront cet automne, et que d’autres postes seront supprimés. 


Un projet pilote de ratios sécuritaires du MSSS, prometteur, a été mené dans des CHSLD en 2019, mais il n’a pas été pérennisé depuis.

Pénurie en CHSLD  

Pires ratios d’infirmières de nuit  

  • Youville (Estrie) : 1 pour 155*  
  • Leclerc (Estrie) : 1 pour 141*  
  • Champlain (Montréal) : 1 pour 136  
  • Rimouski (Bas-Saint-Laurent) : 1 pour 128   

Pires ratios de PAB de nuit  

  • East Angus (Estrie) : 1 pour 71*  
  • Saint-Marc-des-Carrières (Capitale-Nationale) : 1 pour 55  
  • Weedon (Estrie) : 1 pour 51  
  • CHSLD Alphonse-Bonenfant (Capitale-Nationale) : 1 pour 50   

Pires ratios infirmières de jour  

  • M-B Couture (Estrie) : 1 pour 85 *  
  • Asbestos (Estrie) : 1 pour 84 *  
  • Farnham (Estrie) : 1 pour 83 *  
  • Sainte-Croix (Montérégie) : 1 pour 61    

Source : MSSS, données en vigueur au cours de l’été. 

*Selon un plan de contingence, plus d’employés s’ajouteront bientôt

Un infirmier toujours sur le qui-vive  

La charge de travail d’un infirmier de nuit de 27 ans est tellement lourde qu’il avoue être continuellement stressé par la tâche, et n’a même pas le temps de prendre de pause pour manger. 

« Je dois toujours être disponible. Je n’ai pas de pause, il faut que je mange au poste », raconte Kanhkana Tum, un jeune infirmier qui travaille au CHSLD Youville, à Sherbrooke. 

Durant l’été, l’homme était seul de nuit pour 155 résidents. Une responsabilité qui engendre une grande pression et beaucoup de stress.

« Je me suis habitué à être en mode alerte, à ne pas avoir de collègues pour m’aider, dit-il. Je cours tout le temps, je me suis habitué. C’est un beat. » 

Ils ne dorment pas tous  

D’ailleurs, les urgences médicales sont nombreuses, et ce dernier doit chaque fois intervenir. 

Un constat : ce ne sont pas tous les résidents qui dorment la nuit, en CHSLD. 

« On a des chuteurs, donc s’il arrive quelque chose ailleurs, il faut arrêter pour aller voir si l’autre est correct. C’est plus compliqué quand c’est sur deux étages différents », relate-t-il au Journal, à la sortie d’un quart de 12 heures consécutives de travail. 

Revenu de vacances récemment, il avoue être déjà épuisé par la tâche. 

« Quand ça roule, ça roule ! Les patients me voient avec de la broue dans le toupet et savent que je suis pressé, dit-il. J’aime ça, courir, mais je ne pourrai pas faire ça tout le temps. » 

Déjà tanné  

D’ailleurs, il ne sait pas s’il pourra continuer ce travail encore longtemps dans ces conditions. Depuis une semaine, une deuxième infirmière de nuit est venue en renfort pour l’aider. 

« Des fois, je suis tanné. Mais je suis chanceux parce que je suis une personne optimiste, et j’ai une bonne équipe », s’encourage-t-il. 

Plus d’embauches et de technologies  

Des investissements massifs en ressources humaines sont nécessaires pour améliorer les conditions de vie dans les CHSLD, réclame un professeur spécialisé, qui croit aussi que des outils technologiques devraient être plus utilisés. 

« Il ne faut pas brûler tout l’argent dans le béton, il faut investir énormément dans les ressources humaines, insiste Philippe Voyer, professeur titulaire à la faculté des sciences infirmières, à l’Université Laval. Les conditions d’exercice, l’attractivité du secteur de l’hébergement, c’est un désastre. » 

Un défi énorme  

Spécialiste de la question des ratios dans les centres d’hébergement depuis 20 ans, M. Voyer constate depuis plusieurs années à quel point le réseau des CHSLD est sous-financé.

« Le monde politique ne réalise pas l’ampleur de la tâche, les besoins à long terme. Quand le premier ministre dit : “Je n’en dors pas la nuit du manque d’infirmières”, ça fait 20 ans qu’on dit ça ! Ce n’est pas en deux ou trois nuits blanches qu’il va régler ça. » 

Par ailleurs, ce spécialiste est convaincu que l’ajout de caméras de surveillance et de détecteurs acoustiques dans les chambres pourrait améliorer la qualité des soins. Il précise toutefois que la technologie ne doit pas servir à remplacer des employés. 

« Ça aide à préserver le sommeil la nuit. On ne réveille pas les gens pour rien parce qu’on fait des tournées, dit M. Voyer. Ça permet aussi de détecter l’errance, des réveils, et ça prévient les chutes. » 

Demande à la pièce  

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, on répond qu’une caméra de surveillance peut être installée dans la chambre d’un résident qui en fait la demande lorsque son état le justifie (incluant pour vérifier la qualité des soins). 

La facture est payée par le résident ou le CHSLD, selon sa condition. Or, les Maisons des aînés et les CHSLD ne seront pas munis automatiquement de tels systèmes.

Aussi, M. Voyer note que des couches d’incontinence plus performantes peuvent être utilisées la nuit, pour éviter de réveiller inutilement les résidents.

Selon lui, les outils technologiques permettent de faire jusqu’à 16 tournées en une nuit, plutôt que deux ou trois « en personne ». 

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