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Procès des attentats du 13 novembre 2015: Quand il a fallu reconnaître les corps

** ATTENTION CERTAINS PASSAGES SONT DIFFICILES À LIRE**

«De la douleur sur de la douleur». Au procès des attentats du 13 novembre 2015 en France, le témoignage jeudi du directeur de l'Institut médico-légal a ravivé le traumatisme des familles de victimes qui n'ont pas surmonté la froideur de l'accueil de l'institution à leur égard.

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Par la voix de leurs avocats, les parties civiles ont rappelé combien il leur avait été pénible de devoir reconnaître, seulement à travers une baie vitrée et en cinq minutes maximum, les corps des personnes aimées, recouverts d'un drap blanc masquant les blessures. Sans pouvoir les toucher.

«Il y a eu un traumatisme sur leur traumatisme, de la douleur sur leur douleur», a mis en avant Me Jean Reinhart, un des nombreux avocats des parties civiles.

«Les familles avaient le droit à cinq minutes pour identifier les corps. Est-ce que ça vous paraît supportable pour elles?», demande-t-il, près de six ans après, à Bertrand Ludes, le directeur de l'Institut médico-légal (IML) de Paris.

- Si ça s'est passé comme ça, je suis désolé, confus, s'excuse le professeur de médecine légale. On peut donner le temps de se recueillir face à un corps, reconnaît-il.

- Mais ça s'est passé comme ça!, ne peut s'empêcher de réagir une femme sur le banc des parties civiles.

- Six à huit mois pour envoyer le rapport de l'examen du corps, cela répond-il à la douleur des familles qui veulent comprendre si la balle était létale ou agonisante?, insiste l'avocat.

- C'est toujours trop long la rédaction de ce rapport et l'interprétation médicale prend du temps, admet le médecin légiste. 

Il se dit «désolé de ces délais et de ces circonstances dramatiques pour les familles». 

Le premier corps des victimes des attentats, qui ont fait 130 morts, «est arrivé à l'IML le 14 novembre à 6h du matin, le dernier à 10h50», se souvient le professeur Ludes. Il parle de corps et de «fragments de corps», de la «dilacération» des organes due à «des projectiles de très haute vélocité», de «lésions cranio cérébrales», n'épargne aucun détail technique.

Le témoin n'a pas fini son exposé quand le président Jean-Louis Périès pose la question que les familles des victimes ont au bord des lèvres: les victimes sont-elles mortes sur le coup ou non?

- Monsieur le président, la question est difficile. Pour un grand nombre de victimes, c'était un décès immédiat. Pour d'autres le délai de l'hémorragie va durer jusqu'à trois ou quatre minutes, mais les victimes avaient souvent déjà perdu connaissance avant de mourir, répond Bertrand Ludes.

«Vous imaginez le choc»

Dès le 14 novembre, les premières familles se présentent à l'IML pour identifier leurs proches tués dans la salle de concert du Bataclan ou sur les terrasses et dans les restaurants parisiens. «Quatre "présentations" (des défunts) auront lieu le 14 novembre, 26 le 15, 43 le 16...», énumère le professeur.

«Compte tenu de l'affluence, ces temps (passés auprès des défunts) ont été contraints», admet-il.

Les familles ne purent récupérer les corps de leurs proches qu'à partir du 20 novembre, une semaine après les attentats.

Il y eut aussi des cas - rares - d'erreurs d'identification.

Un avocat évoque celui d'une famille venue se recueillir sur le corps d'une jeune fille. «Vous avez trois minutes pour vous préparer. Vous n'allez pas reconnaître votre Lamia», la prévient une psychologue de l'IML. La famille découvre avec horreur que le corps présenté est celui d'une autre victime.

«Vous imaginez le choc pour cette famille», s'indigne l'avocat.

Une avocate parle de «l'espoir fou» d'un père qui a cru que sa fille était vivante tant «la confusion» régnait à l'IML.

Le professeur reconnaît des erreurs d'identification. Dans la salle d'audience, on se souvient de précédents témoignages poignants des policiers de la brigade criminelle qui avaient évoqué «les corps enchevêtrés» de victimes.

Une avocate se fait l'écho des craintes d'un père affirmant que son fils a été victime d'actes de barbarie au couteau. «Il n'y a eu aucune lésion à l'arme blanche», assure le professeur qui, pour appuyer sa démonstration, projette des images glaçantes en 3D de cette victime. 

Elles confirment qu'il n'y a pas eu de mutilations. Mais dans la salle, le malaise est palpable.

Intervenant sous couvert de l'anonymat, une commissaire divisionnaire, ex-responsable de «l'atelier victime» à la sous-direction anti-terroriste (SDAT) de la police judiciaire, convient que l'identification est «un travail complexe qui a pu générer de nombreuses frustrations».

L'audience doit reprendre vendredi.

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