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Les policiers de Québec «monopolisés» par la santé mentale

Le policier Alexandre Noël et la capitaine Julie Marcotte font une vérification chez une aînée qui serait victime de maltraitance. Selon eux, ce genre d’intervention auprès des personnes âgées est appelé à augmenter « drastiquement » au cours des prochaines années.

Photo Elisa Cloutier

Le policier Alexandre Noël et la capitaine Julie Marcotte font une vérification chez une aînée qui serait victime de maltraitance. Selon eux, ce genre d’intervention auprès des personnes âgées est appelé à augmenter « drastiquement » au cours des prochaines années.

Les policiers de Québec sont « monopolisés » par les transports à l’hôpital qui ont bondi dans les dernières années pour des personnes souffrant de troubles de santé mentale devant recevoir des soins. 

C’est ce qu’a pu constater Le Journal, lors d’une journée de patrouille avec le policier Alexandre Noël, de l’unité de santé mentale, et Julie Marcotte, capitaine de la section support, qui coordonne tout ce qui a trait à la santé mentale, au Service de police de la ville de Québec (SPVQ).

Les policiers de Québec, qui se qualifient eux-mêmes à l’occasion de « travailleurs sociaux », ont vu le nombre d’exécutions d’ordonnances psychiatriques bondir de 26 % depuis 2018. Par exemple, l’an dernier, les policiers en ont effectué 458.

Alexandre Noël vérifie l’état de santé d’un homme intoxiqué, dans le quartier Saint-Roch.

Photo Elisa Cloutier

Alexandre Noël vérifie l’état de santé d’un homme intoxiqué, dans le quartier Saint-Roch.

L’ordonnance psychiatrique est une demande émise par un médecin et entérinée par un juge, dans le but de forcer un individu à recevoir des soins dans un centre hospitalier.

Ces ordonnances sont très fréquentes, surtout depuis le début de la pandémie, précise la capitaine. « Les médecins font beaucoup de télémédecine. Ils ne vont plus sur place pour voir les gens, donner des injections et tout. Ils nous demandent d’aller les chercher », explique-t-elle.

Longues interventions

De plus, ces interventions mobilisent les policiers en moyenne entre deux et trois heures, alors que les policiers doivent patienter tout le temps du triage à l’urgence, avec le patient.

Une situation qui peut être « frustrante » pour les policiers, affirme Martine Fortier, présidente de la Fraternité des policiers de la ville de Québec. « Quand tu entends sur les ondes que les autres policiers sont débordés et qu’ils auraient besoin d’aide, mais que tu es pris à l’hôpital à attendre avec une personne, ça crée un sentiment d’impuissance », explique-t-elle.

« Mais si ce n’est pas nous qui le faisons, personne ne va le faire. Ça peut éviter peut-être que cette personne se désorganise et cause une chicane, une bataille, un désordre », ajoute le policier Noël.

Délais d’attente trop grands

La directive est d’envoyer le patient en ambulance, mais les délais très longs forcent les policiers à faire le transport eux-mêmes. Durant notre patrouille, le 5 juillet dernier, l’attente pour obtenir une ambulance était d’au moins six heures. Ce sont donc les policiers qui ont emmené un septuagénaire à l’urgence psychiatrique du CHUL, pour qu’il reçoive des soins.

Mme Fortier soutient par ailleurs que les débuts de mois sont également très chargés pour les policiers, en ce qui a trait aux appels liés à la santé mentale. 

« Il y a plus de monde intoxiqué, ça concorde avec la possibilité de consommation des personnes qui s’ajoute souvent à une problématique de santé mentale. On a donc plus d’interventions à faire », dit-elle. Durant ces périodes, les policiers peuvent recevoir près de 400 appels d’urgence par jour.


Le SPVQ et la santé mentale

◆ Nombre d’ordonnances psychiatriques exécutées  

  • 2018 : 364  
  • 2019 : 401  
  • 2020 : 458  
  • Du 1er janvier 2021 au 10 juillet 2021 : 247  

◆ Nombre d’interventions pour un « état mental perturbé »   

  • 2018 : 4403  
  • 2019 : 4766  
  • 2020 : 4819  
  • Du 1er janvier 2021 au 10 juillet 2021 : 2538   

Les problèmes de consommation en hausse  

Au cours de la dernière année, les problèmes de consommation ont aussi drastiquement augmenté, affirment les policiers, alors que les appels d’urgence en ce sens ont « explosé ».

« La consommation n’est plus ce qu’elle était. Nous faisons beaucoup d’interventions, le stock est vraiment moins bon, on le voit », affirme Alexandre Noël.

« Il y a beaucoup de gens en psychose, intoxiqués par la drogue, l’alcool et/ou les médicaments, ce qui cause de l’instabilité chez les personnes qui ont une médication pour des troubles de santé mentale », renchérit la capitaine Julie Marcotte.

Une affirmation appuyée par Jean-Sébastien Fallu, professeur à l’Université de Montréal, spécialiste en toxicomanie et dépendance.

De nouvelles drogues apparues

Selon lui, les problèmes « d’approvisionnement » causés par la fermeture des frontières ont fait en sorte que de nouvelles drogues plus néfastes sont apparues sur le marché.

« Beaucoup de personnes qui étaient sur les opioïdes sont passées au crystal meth. On a aussi retrouvé des mélanges qu’on ne retrouvait pas avant. On trouve notamment plus de fentanyl, dans des drogues qui ne sont pas des opioïdes, comme des speeds », décrit le spécialiste.

Très peu chères, alors que certains comprimés se vendent à moins de 3 $, les méthamphétamines, appelées speeds, sont aussi de plus en plus présentes chez les consommateurs, confirment les policiers.

« Il y a une grande tolérance qui s’installe avec les speeds. J’ai vu ça chez des jeunes en difficulté, qui peuvent prendre plusieurs comprimés par jour », explique M. Fallu.

« C’est un stimulant, donc il peut facilement être associé aux batailles et à la violence. Ça entraîne aussi souvent de la paranoïa, des psychoses toxiques, des délires de persécution », énumère-t-il.

Des « cas récurrents » difficiles à gérer  

Pour les policiers, ce sont « les cas récurrents » qui demeurent le plus difficiles à gérer, disent-ils. Selon ce qu’a pu observer Le Journal, il n’est pas rare que le SPVQ intervienne pour une même personne à plusieurs reprises.

« Ça gruge d’intervenir avec quelqu’un une journée, et le lendemain, de réintervenir avec cette même personne, pour la même raison. C’est dur de rester insensible à ça et de repartir à zéro dans nos interventions. C’est ce que je trouve le plus tough », explique le policier Alexandre Noël.

La capitaine Marcotte illustre ce phénomène en citant l’exemple d’une jeune femme, que les policiers ont emmenée à l’hôpital 21 fois sur 30 jours, puisqu’elle était trop intoxiquée. Un autre homme a appelé 238 fois au 911 dans la dernière année, puisqu’il se dit en danger, en raison de ses troubles paranoïaques. Chaque fois, les policiers se sont déplacés. « J’en ai beaucoup des comme ça. On a beau être empathiques, on a beau être bienveillants, mais ça devient difficile », ajoute-t-elle.

Ainsi, les policiers souhaiteraient un assouplissement de la loi, qui leur permettrait de divulguer au personnel soignant certaines informations médicales concernant une personne.

18 appels par jour  

Entre un appel pour une femme inconsciente dans un stationnement, un homme couché dans le portique d’un commerce et un désordre en plein boulevard, les policiers de Québec interviennent régulièrement auprès de personnes atteintes de troubles de santé mentale. Plus précisément, c’est en moyenne 18 fois par jour.

« C’est un chiffre qui est abstrait puisque peut-être que demain je serai à 25 par jour. En plus, ce chiffre ne comprend pas les assistances par ambulance lors desquelles la personne se rend volontairement à l’hôpital, ou les événements criminels entre des personnes atteintes de problèmes de santé mentale », explique la capitaine Marcotte.

« C’est rendu qu’on va sur des violences conjugales, et nous sommes en état mental perturbé parce que l’homme ou la dame a une problématique de santé mentale. Les policiers ont l’impression de faire juste ça et ça prend de plus en plus de place ».

Ces types d’appels nécessitent parfois plus de trois heures d’intervention.

Les tentatives de suicide en baisse  

Au cours de la dernière année, le nombre de suicides ou de tentatives de suicide répertoriés sur le territoire de la ville de Québec a diminué, affirme la capitaine Marcotte.

Cette diminution pourrait être attribuable à la pandémie, avance-t-elle. « Quand le déconfinement a commencé, on a vu que les appels en ce sens ont recommencé à rentrer », dit-elle. « C’est un phénomène qui s’observe un peu partout, lorsque tout le monde est sur un pied d’égalité, soit en pandémie, en confinement, on constate une baisse ».

En 2020, les policiers du SPVQ sont intervenus pour 666 cas de suicide ou tentative de suicide, comparativement à 757 en 2019 et 793 en 2018.

Depuis le début de l’année, ce triste chiffre se situe à 322.

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