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L’enseignement à distance est un échec monumental

Bloc école

Photos d'archives, Daphnée Dion-Viens

Après des milliers de morts et beaucoup de souffrance, ce que la pandémie à la COVID-19 nous a au moins appris d’une manière percutante, c’est bien que l’enseignement à distance avec lequel notre système d’éducation a dû composer pendant plusieurs mois est, sauf exception dans des cas très particuliers, un échec monumental.  

Sédentarité, problèmes de posture et de vision, trouble du sommeil, détresse psychologique, anxiété, sentiment d’isolement, dépression, perte de motivation, difficulté à se concentrer, décrochage scolaire et, il ne faut pas l’oublier, rendement académique à la baisse... 

Le besoin d’être entouré  

Voilà quelques-uns des effets négatifs engendrés par cette école virtuelle, une approche déshumanisante, antisociale et glaciale qui s’attaque d’une manière pernicieuse aux fondements même de ce qui est ou devrait être au centre de tout projet éducatif; je parle ici de cette relation humaine à la fois physique, empathique et intellectuelle censée se déployer entre un enseignant et ses étudiants, mais également entre les étudiants eux-mêmes dans un milieu physique et réel qui s’appelle l’école. 

L’être humain possède des organes, des sens, un épiderme; en somme, il est partie prenante d’un corps qui carbure à l’émotion et parfois à la raison lorsque les conditions idéales sont réunies. Et il est avant tout – comment peut-on faire semblant de l’ignorer – un animal social qui a besoin d’être entouré concrètement, réellement, physiquement de ses semblables pour se développer, s’épanouir et s’ouvrir sur le monde. Malgré le rêve de certains apôtres du tout numérique, l’élève n’est pas une clé USB qu’il suffirait de brancher à un ordinateur pour qu’il se mette comme par miracle à apprendre et encore moins à penser! 

Comment en suis-je venu en 2021 à devoir réaffirmer de pareils truismes, d’aussi banales lapalissades qui, loin de me faire rire, m’attristent au plus haut point! 

Aveuglement volontaire ou ignorance?  

En fait, je devrais reprendre mon affirmation du début: la pandémie ne nous a pas appris, mais plutôt reconfirmé, mais cette fois d’une manière éloquente et brutale, que l’école en ligne ne livrait pas la «marchandise», ne comblait en rien les belles promesses faites à coup de publicités mensongères ou naïves. 

Comme le soulignent Steve Bissonnette, Isabelle Carignan et Marie-Christine Beaudry dans un article intitulé L’école virtuelle: faute de pain, on mange de la galette1, cela fait plus de vingt ans que des études réalisées aux États-Unis – mais aussi ailleurs dans le monde – démontrent que l’école virtuelle donne de moins bons résultats en lecture, en mathématiques et en sciences chez les élèves du primaire et du secondaire. 

Ces médiocres résultats s’expliquent par la « dilution » dans l’enseignement à distance de l’effet enseignant, lequel compte pour beaucoup dans la réussite ou la non-réussite des élèves. Avec un contact humain minimaliste et des relations sociales réduites à leurs aspects caricaturaux, l’enseignant, comme le précisent les chercheurs, peine dans ce contexte virtuel à déployer ses stratégies d’enseignement, à créer une dynamique de groupe, à maintenir l’attention des élèves et à établir un climat de confiance avec eux. Pour les auteurs de cet article, pas de doute: la vraie place des élèves et des enseignants est à l’école et l’enseignement en ligne ne devrait se déployer qu’en cas d’urgence, comme ce fut le cas dans le contexte de la COVID-19. 

De nombreuses études scientifiques montrent que l’enseignement virtuel ne donne pas les résultats escomptés et même que l’univers des écrans dans lequel les jeunes sont plongés leur cause des préjudices sérieux. Il suffit de lire, par exemple, La fabrique du crétin digital de Michel Desmurget ou encore Génération internet de Jean M Twenge pour s’en convaincre et accéder par la même occasion à des centaines de références scientifiques qui appuient leurs thèses. 

Mais dans le monde de l’éducation, il n’est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Ainsi, lorsque j’ai lu dans Le Devoir du 3 septembre dernier, alors que le pire de la pandémie était derrière nous et que les étudiants étaient déjà vaccinés dans une forte majorité, que des professeurs d’université, rongés par l’angoisse d’affronter un groupe d’étudiants en chair et en os, revendiquaient le droit de donner leurs cours en présence ou à distance sous forme hybride ou bimodale, je me suis dit à moi-même, Houston, on a un sérieux problème!2 

On peut comprendre que les seigneurs du numérique, à l’exemple d’Apple, de Google ou de Microsoft, et aussi de plus petits joueurs québécois représentés par l’Association des entreprises pour le développement des technologies éducatives au Québec ( Edteq)3 veulent profiter de la situation inusitée créée par la pandémie pour conter fleurette au gouvernement, aux directions des établissements scolaires et à la population en général afin de vendre leurs produits. Dans le système capitaliste qui est le nôtre, chaque vendeur du temple a le droit d’y aller de son boniment pour mousser ses affaires et se donner une belle image. Mais que des enseignants en redemandent et exigent maintenant, en dépit de l’expérience aliénante qu’a connu le monde de l’éducation pendant la pandémie, de pouvoir donner leurs cours en ligne, cela me laisse songeur, m’inquiète et augure mal pour l’avenir. 

Désintoxication  

Après cette orgie d’applications numériques, de connections et de caméras, après s’être vautré dans des mondes virtuels, parallèles et désincarnés, reste à espérer maintenant que le monde de l’éducation parvienne à se désintoxiquer de cette surdose de paradis artificiels afin de retrouver l’Humain qui, de peur de se retrouver face à face avec son semblable, préfère trop souvent se cacher derrière ses multiples écrans. 

Photo d'Archives

Réjean Bergeron, Professeur de philosophie et auteur de Je veux être un esclave! et de L’école amnésique ou Les enfants de Rousseau

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