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L’origine d’une terrible fausse nouvelle

L’une des nouvelles forgées de toute pièce les plus révoltante depuis le début de la pandémie est celle de la mort d’une jeune étudiante de l’école Louis-Riel, à Montréal, qu’on disait faussement associée au vaccin. 

Des militants antivaccins ont exploité la mort de l’adolescente de 15 ans, Malaka Rizkalla, aux prises avec des problèmes de santé depuis longtemps. La jeune fille est décédée le 7 septembre dernier d’un arrêt cardiaque. Notre Bureau d’enquête a remonté le fil de cette triste histoire, grâce aux traces laissées sur les réseaux sociaux par les complotistes.

Malgré des rectificatifs dans les médias, Facebook n’est jamais intervenue pour corriger le tir. 

Autopsie d'une dérape virtuelle

7 SEPT

Malaka Rizkalla subit un malaise en après-midi.

École Louis Riel
École Louis-Riel
Pierre-Paul Poulin/Le journal de Montréal/Agence QMI

15h Les élèves de l’école secondaire Louis-Riel sont envoyés à la maison hâtivement.

La directrice, Nadine Leduc, envoie une lettre en fin de journée. Elle informe les parents de la situation d’urgence et que la vaccination prévue le lendemain à l’école aura lieu tout de même.

La militante antivaccin, Nadiya Sylvestr, reçoit ce message, car son fils étudie à cette école.

Nadiya Sylvestr
Nadiya Sylvestr
Photo tirée la page Facebook de Nadiya Sylvestr

Ce dernier lui aurait expliqué qu’une élève aurait été victime d’une crise cardiaque et qu’elle avait été vaccinée.

16h Nadiya Sylvestr publie ce message sur Facebook :

Nadiya «Crise cardiaque suite au v*x dans la classe de mon ado cet après-midi. Évacuation des élèves, ambulance... Et demain ils continuent de v*x encore»
8 SEPT

Le message de Nadiya Sylvestr se répand comme une traînée de poudre sur internet.

Dans une vidéo en direct diffusée quelques jours plus tard sur la page Facebook du complotiste François Amalega, Mme Sylvestr affirme s’être présentée à l’école de son fils munie d’une mise en demeure réclamant la fin de la vaccination dans l’établissement.

François Amalega
François Amalega
Maxime Deland/Agence QMI

Le militant antivaccin ARN surnommé Taktik se présente à l’école Louis-Riel pour accompagner son amie Nadiya Sylvestr.

Il s’approche des jeunes et tente de leur parler des vaccins, leur pose des questions. Le mot court que l’adolescente est décédée. Au même moment, il y a une manifestation antivaccin devant l’école.

Un enseignant s’en mêle et lui demande de quitter les lieux tout en filmant sur TikTok son intervention.

Tiktok de @watso_
Tiktok de @watso_

14h Nadiya Sylvestr aurait directement contacté des parents et commence, sans preuve, à propager que l’adolescente s’était fait vacciner pour participer aux activités parascolaires. Elle dit aussi faussement qu’elle s’est fait vacciner dans les derniers jours, alors que ça faisait près de trois mois.

L’histoire déformée par Mme Sylvestr se propage tranquillement sur internet

Claude Gélinas
Claude Gélinas
Photo tirée de la page Facebook de Claude Gélinas

21h54 Le blogueur complotiste Claude Gélinas, de Lévis, récupère l’histoire et rassemble toutes les informations accessibles en ligne et les messages de Nadiya Sylvestr pour propager la fausse nouvelle sur son blogue.  

Il titre son histoire ainsi :

Claude «La mort post-vaccinale par crise cardiaque de Malaka Rizkalla, 15 ans, à Montréal»

21h58 Il publie cette même fausse nouvelle sur Facebook et Twitter. Il y ajoute une photo de la jeune fille provenant d’une page Facebook de la famille

Ce message est repris partout dans la sphère complotiste. Rapidement, la publication de Gélinas se propage sur Facebook et Twitter. 

23h55 La fausse nouvelle est partagée à grande vitesse.

9 SEPT

La fausse nouvelle de Gélinas devient virale sur Facebook. Elle est partagée et repartagée des centaines de fois.

Elle est également reprise par d’autres leaders complotistes, d’obscurs blogues, comptes Facebook et Twitter.

Le soir venu, la publication a été commentée et partagée plus de 1000 fois.

10 SEPT

Le message de Claude Gélinas continue de se propager sur les réseaux sociaux, malgré les articles prouvant la désinformation et la sortie du père de la jeune victime.

Maged Rizkalla, père de la victime
Maged Rizkalla, père de la victime
TVA Nouvelles
11 SEPT

Un article du Journal de Montréal est publié. Le père de l’adolescente, Maged Rizkalla, indique que sa fille a eu sa deuxième dose il y a plus de deux mois.

Néanmoins, la fausse nouvelle continue de se propager par les abonnés Facebook. Encore durant cette journée, la publication de Gélinas est partagée des milliers de fois.

Des manifestants antivaccins se réunissent devant l’école Louis-Joseph Papineau à Montréal

École Louis-Joseph Papineau
École Louis-Joseph Papineau
Maxime Deland/Agence QMI

Une vidéo avec les complotistes François Amalega, Nadiya Sylvestr, Patrice Trudeau (un professeur de l’école Louis-Joseph Papineau) et le rappeur Taktik est diffusée sur Facebook en direct.

Taktik
Le rappeur Taktik
Photo tirée de la page Facebook de Taktik

François Amalega Bitondo mentionne que Nadiya Sylvestr est à la source de la nouvelle liée à Malaka Rizkalla.

Facebook en direct des complotistes
Capture d'écran Facebook en direct

Quinze jours plus tard, le compte Facebook de François Amalega Bitondo sera suspendu pour trente jours.

15 OCT

Notre journaliste de l’émission J.E a signalé la publication de la fausse nouvelle de Gélinas à Facebook

22 OCT

Notre Bureau d’enquête rend visite à Claude Gélinas afin d’obtenir des explications. Il promet de retirer toutes les publications concernant Malaka, si elles sont fausses.

En fin d’avant-midi, toutes ses publications liées à cette fausse nouvelle sont retirées.

Visite chez Claude Gélinas
Visite chez Claude Gélinas
TVA Nouvelles
25 OCT

La publication était toujours publique.

Durant cette journée, la publication a encore été partagée à quelques reprises.

Entre le 11 septembre et le 25 octobre

Sans compter les visionnements sur son blogue et ailleurs sur internet, la publication de Gélinas a été partagée plus de 2600 fois sur Facebook avant d’être retirée par son auteur.

vues

La vidéo de François Amalega Bitondo avait été visionnée plus de 4200 fois avant la suspension de son compte Facebook.

Les acteurs derrière la fausse nouvelle

Lire  
Nadiya Sylvestr
Montréal
Militante complotiste

Étudiante en droit à l’Université de Sherbrooke entre 2015 et 2018

Adjointe juridique, département de la fiscalité, ministère de la Justice du Canada (octobre 2018 à mars 2019).

Elle a manifesté à plusieurs reprises contre les mesures sanitaires.

Mère d’un garçon qui est dans la classe de la jeune fille décédée. Elle est la première à avoir publié sur internet des informations soutenant que Malaka était décédée en raison du vaccin.

Lire  
François
Amalega Bitondo
Montréal
Un des leaders du mouvement contre les mesures sanitaires.

Ex-prof de mathématiques

Militant antimasque et antivaccin, il a passé quelques jours en prison pour avoir refusé de porter le masque au palais de justice. Récemment reconnu coupable d’entrave au travail des policiers.

Il a manifesté devant les écoles à la suite du décès de Malaka.

Il a diffusé une vidéo pour que Nadiya Sylvestr, celle qui est à l’origine de la fausse nouvelle, puisse expliquer sa version de l’histoire et les soutenir.

Lire  
Claude Gélinas
Lévis
Blogueur complotiste bien connu du milieu

Se dit expert en communications numériques, propriétaire d’une petite boîte de conceptions de sites web : Logix Communications.

Il a publié des dizaines de théories du complot sur ses plateformes, dont plusieurs liées à la pandémie.

Il est l’auteur de la fausse nouvelle sur le décès de Malaka, qu’il a publiée sur Facebook et sur son blogue.

Lire  
Taktik
Montréal
Rappeur et militant

Il a participé à la création de la chanson : «Fini la mascarade».

Au lendemain du décès de Malaka, il a abordé des jeunes près de l’école Louis-Riel pour leur parler des vaccins ARN messager.

A participé à une vidéo avec des complotistes pour expliquer sa démarche auprès des jeunes.

Facebook retire rarement les fausses nouvelles

La fausse nouvelle de Claude Gélinas a été partagé à de nombreuses reprises sur Facebook.

Capture d'écran

La fausse nouvelle de Claude Gélinas a été partagé à de nombreuses reprises sur Facebook.

Le 8 septembre, le blogueur complotiste Claude Gélinas a utilisé la mort de l’adolescente Malaka Rizkalla, à l’école Louis-Riel, à Montréal, afin de créer et de diffuser une fausse nouvelle. 

L’auteur s’était fié à des publications Facebook et Messenger de Nadiya Sylvestr­­­, une complotiste dont le fils fréquente cette école secondaire.  

Malgré de multiples articles publiés dans les médias rectifiant le tir, jamais Facebook n’a retiré la nouvelle.  

Un mois plus tard, soit le 22 octobre, tous les écrits de Claude Gélinas concernant cette histoire étaient accessibles sur sa page Facebook. 

Il était encore possible de commenter la publication et de la partager.  

En réalité, il aura fallu l’intervention du Bureau d’enquête pour qu’elle disparaisse d’internet il y a deux semaines. Claude Gélinas a retiré lui-même les articles après avoir été questionné par les journalistes du Bureau d’enquête et de J.E. 

Pas de réponse   

Malgré les démarches pour obtenir des réponses de Facebook, Facebook Canada n’a pas répondu à nos demandes. Garrick Tiplady, le directeur de Facebook Canada, n’a pas rappelé notre Bureau d’enquête, malgré une discussion avec l’adjoint attitré au bureau de Facebook, à Toronto.  

Le réseau social a toutefois suspendu la page Facebook de François Amalega Bitondo pour 30 jours à la fin septembre. Ce dernier avait notamment fait une vidéo en direct sur Facebook reprenant les théories sur la mort de Malaka après avoir reçu son vaccin.

Au cours de notre enquête, nous avons découvert que Facebook avait une entente avec Radio-Canada pour corriger des fausses nouvelles (voir autre texte). L’équipe des Décrypteurs, employés par la société d’État, s’alimente notamment auprès du programme de vérification des faits mis sur pied par Facebook. L’équipe a d’ailleurs écrit sur la fausse nouvelle concernant Malaka le 20 septembre.

Un avertissement est ausi placé pour ceux qui voient la fausse publication. En plus de cet avertissement, le géant du web diminue la portée de la nouvelle et sa visibilité. L’algorithme oubliera ainsi la publication, mais sans la faire disparaître.

Facebook a aussi une entente similaire avec l’Agence France Presse. L’employé chargé de faire la rectification de faits a refusé de nous accorder une entrevue.

Radio-Canada payé par Facebook

Le porte-parole de Radio-Canada, Marc Pichette, confirme que Facebook paye Radio-Canada dans le cadre « d’un projet exploratoire » et que cette entente n'a pas été renouvelée.

Joël Lemay / Agence QMI

Le porte-parole de Radio-Canada, Marc Pichette, confirme que Facebook paye Radio-Canada dans le cadre « d’un projet exploratoire » et que cette entente n'a pas été renouvelée.

Facebook verse une compensation à Radio-Canada depuis plusieurs mois afin que son équipe de vérification des faits, Les Décrypteurs, expose dans des articles les informations qui s'avèrent fausses ou trompeuses circulant sur le réseau social.  

Sans en faire l’annonce publiquement, l’équipe des Décrypteurs de Radio-Canada a joint le programme de vérification des faits par des tiers (Third-Party Fact-Checking Program) de Facebook. Les journalistes ont ainsi accès à un tableau de bord d’information potentiellement fausses dans lesquels ils peuvent piger pour faire des articles. 

Les textes sont ensuite publiés sous les fausses nouvelles dans le fil de Facebook. Ils ont d’ailleurs écrit un texte sur la mort de Malaka Rizkalla le 20 septembre dernier titré : « Ado décédée à l’école Louis-Riel : un cas typique de désinformation vaccinale ». La nouvelle a néanmoins continué de circuler sur Facebook. 

« L’intérêt de joindre ce partenariat était pour nous d’exposer nos textes de fact-checking à un plus large auditoire, et en particulier à des gens qui ne savent pas nécessairement qu’ils sont exposés à la désinformation », a expliqué Marc Pichette, directeur des Relations publiques de la société d'État, refusant cependant de dévoiler les détails de l’entente « de nature confidentielle ».  

Projet exploratoire  

Radio-Canada affirme qu'il s’agissait « d’un projet exploratoire » qu'elle a décidé de ne pas renouveler à la fin de 2021, admettant l'inefficacité du programme de Facebook. 

« Nous espérions aussi freiner la propagation des fausses nouvelles qui font l’objet de nos articles de vérification. Or, près de deux ans plus tard, nous ne sommes pas en mesure de conclure que ces objectifs ont été atteints par le biais de ce partenariat et cet aspect était fondamental pour qu’on poursuive le projet », a relaté Marc Pichette. 

Radio-Canada assure que l'argent ne finance aucunement le travail des Décrypteurs et qu'elle investira les sommes dans des initiatives contribuant à lutter contre la désinformation. 

« Important de préciser que Facebook n’a aucun droit de regard sur les sujets décryptés ou le contenu des articles dans le cadre de ce programme, ni sur la quantité d’articles rédigés », a mentionné M. Pichette. À Montréal, un collaborateur de l’Agence France-Presse travaille aussi pour le programme de Facebook. Il a refusé notre demande d’entrevue. 

L’ex-employée et lanceuse d’alerte, Frances Haugen, a dévoilé plusieurs études secrètes de Facebook démontrant que la multinationale est bien au fait que le réseau social peut contribuer à la haine en ligne.

AFP

L’ex-employée et lanceuse d’alerte, Frances Haugen, a dévoilé plusieurs études secrètes de Facebook démontrant que la multinationale est bien au fait que le réseau social peut contribuer à la haine en ligne.

Facebook dans la tourmente

Le géant du Web Facebook est dans la tourmente depuis plusieurs semaines en raison de sa gestion de sa plateforme qui contribuerait à la dégradation du climat social partout dans le monde et à l’augmentation de la détresse psychologique des utilisateurs.

Au début du mois d'octobre, la lanceuse d’alerte Frances Haugen a écorné l’image de Facebook en dévoilant de nombreux secrets de l'entreprise. Ex-employée, elle a quitté l'entreprise avec des documents et a dévoilé des études montrant l’influence toxique des réseaux sociaux du groupe sur les adolescents.

De nombreux enjeux qui nuisent au climat social comme la haine, la violence et les fausses nouvelles présentes sur Facebook sont reprochées au géant du Web.

La semaine dernière, une enquête du Wall Street Journal démontrait que Facebook peine à lutter contre les contenus haineux en Inde. Selon des médias américains, le dirigeant de Facebook, Mark Zuckerberg, était conscient du contenu haineux visant surtout la communauté musulmane.

Un programme politique

Les complotistes cherchent à faire avancer un programme politique en provoquant l’indignation de la population. Pour y arriver, ils mélangent plusieurs éléments factuels afin de créer de fausses nouvelles, estiment les experts.  

Frédérick Nadeau travaille au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation du Cégep Édouard-Montpetit.

CERIF / Cégep Édouard-Montpetit

Frédérick Nadeau travaille au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation du Cégep Édouard-Montpetit.

C’est la théorie étudiée par Frédérick Nadeau du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation du Cégep Édouard-Montpetit. 

« La fausse nouvelle, la fonction première, c’est de susciter une émotion comme la colère, l’indignation », explique M. Nadeau. « Généralement avec un titre sensationnaliste avec un caractère scandaleux à la nouvelle. Ceux qui produisent la fausse nouvelle et la diffusent ont généralement un objectif, celui de proposer une certaine lecture de la réalité pour faire avancer un programme politique. » 

De cette manière, les auteurs, associés majoritairement à l’extrême droite, cherchent à créer un « choc moral » ou une prise de conscience chez le lecteur qui pourrait devenir militant.  

Mille-feuille  

Selon deux experts consultés par notre Bureau d’enquête, ceux qui ont instrumentalisé la mort Malaka Rizkalla pour faire avancer la cause des antivaccins ont justement utilisé ce stratagème. 

Ils ont usé de la technique du « mille-feuille », ce qui consiste à utiliser plusieurs informations différentes, parfois véridiques, pour enfin les assembler et donner une impression de solidité et de vérité, a expliqué M. Nadeau. 

La pédiatre, microbiologiste et épidémiologiste, Caroline Quash, a analysé aussi les arguments utilisés par les antivaccins dans le dossier de Malaka, principalement ceux concernant l’autorisation conditionnelle des vaccins pour les enfants. 

« Chacun des évènements pris indépendamment n’est pas faux. Quand on prend tous ces évènements pour faire un lien de causalité à la mort de cette jeune fille, c’est là que ça ne marche pas », a-t-elle souligné. 

Récemment, les autorisations complètes des vaccins ont été décrétées pour les vaccins de Pfizer et Moderna. « Tout est conforme », a indiqué la spécialiste.

CRÉDITS

Enquête : Nicolas Lachance et Richard Olivier

Recherche: Marie-Christine Trottier

Design : David Lambert

Intégration Web : Cécilia Defer

Coordination : Andrea Valeria

Réalisation : Charles Trahan