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Des canettes pour être propriétaire

Sa voiture est si pleine de canettes et de bouteilles que je ne peux pas incliner le dossier du siège passager.

Photo Louis-Philippe Messier

Sa voiture est si pleine de canettes et de bouteilles que je ne peux pas incliner le dossier du siège passager.

À l’intérieur de Montréal, le journaliste Louis-Philippe Messier se déplace surtout à la course, son bureau dans son sac à dos, à l’affût de sujets et de gens fascinants. Il parle à tout le monde et s’intéresse à tous les milieux dans cette chronique urbaine. 


Outrée par la hausse vertigineuse du prix des propriétés, une mère célibataire de Villeray relève le pari fou de récolter sa mise de fonds avec des contenants consignés.

575 000, c’est le nombre de canettes à 20 ¢ qu’Élyse Gamache-Bélisle aurait à amasser pour son objectif de mise de fonds fixé à 115 000 $. 

Malgré un salaire au-dessus de la moyenne, cette employée d’Ubisoft, qui a aussi travaillé pour le Cirque du Soleil, n’a pas la couenne financière assez solide pour acheter une propriété convenable pour elle et ses deux enfants dans le quartier où elle a planté ses racines il y a 15 ans.

La machine fait souvent la fine gueule et recrache un grand nombre de contenants pourtant dûment consignés.

Photo Louis-Philippe Messier

La machine fait souvent la fine gueule et recrache un grand nombre de contenants pourtant dûment consignés.

« Lorsque j’ai constaté que même le duplex près de chez moi se vendait 1,2 million $, j’ai compris que j’étais hors jeu et j’ai cherché un moyen de réagir pour dénoncer la situation et aussi pour y faire face », raconte Mme Gamache-Bélisle.

Pas question de quitter son quartier d’appartenance ou de demander la charité avec une campagne de sociofinancement.

Scandalisée par le nombre effarant de contenants consignés mis à la poubelle ou au recyclage, cette écologiste a compris comment elle allait cumuler son pécule : à coup de 5, 10 ou 20 ¢.

Selon le tableau Excel de ses récoltes, depuis neuf mois, elle a engrangé environ 20 000 $, soit 17 % de son objectif. Des dizaines d’amis, d’alliés et d’abonnés de son groupe Facebook Projet Mise de Fonds lui apportent régulièrement des sacs pleins de contenants vides. 

« Non seulement j’ai compris qu’avec de la discipline, je pouvais recueillir une grande quantité de contenants, mais j’ai compris l’état pitoyable du système de consigne... Et c’est devenu ma deuxième cause. »

Pénible de consigner

En accompagnant Élyse Gamache-Bélisle dans sa tournée de remise de contenants, je constate que c’est une besogne ingrate, désagréable et humiliante. 

La machine recrache un contenant sur deux souvent même si la bouteille est légalement consignée. « Souvent, les machines sont défectueuses, et personne ne vient les réparer, ou pleines, et c’est du sport de trouver un commis pour les vider. »

Les bouteilles injustement rejetées par les machines viennent pourrir la vie des caissières qui doivent les valider et les payer en plus de leurs tâches habituelles.

Photo Louis-Philippe Messier

Les bouteilles injustement rejetées par les machines viennent pourrir la vie des caissières qui doivent les valider et les payer en plus de leurs tâches habituelles.

« Pour les commis qui doivent se salir les mains à compter les bouteilles et gérer les petits papiers, c’est un gros emmerdement. »

Plusieurs bouteilles pourtant légalement consignées se font refuser chez Maxi et Cie Papineau. Deuxième étape : IGA Déziel, toujours dans Villeray. Une annexe au flanc de l’édifice concentre les machines à consignes.

« C’est ouvert seulement de 10 h à 16 h, et, vers midi, on ne sait pas exactement quand, l’employé part 30 minutes pour dîner, personne ne prend sa place, alors les gens doivent glandouiller jusqu’à ce qu’il revienne. »

Dans moins de quatre ans

La femme de 39 ans estime que si elle continue de moissonner les canettes à ce rythme, elle aura amassé son 115 000 $ dans environ trois ans et demi. Elle compte acquérir un « plex » où offrir des loyers raisonnables pour stabiliser des familles. 

« Je ne cherche pas juste pour nous trois, ce serait plus facile, mais moins significatif. »

Elle s’implique dans la création d’une coopérative d’habitation dans une ancienne église, ce qui risque de prendre plus de temps encore que la collecte de canettes. « Je suis inondée de témoignages de professionnels dans ma situation qui me disent que mon projet leur donne espoir. »

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