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Nickel dans l'air: le gouvernement Legault accusé de «manipulation»

Des organismes environnementaux dénoncent les visées du gouvernement du Québec au sujet du nickel, qui pourraient avoir des conséquences néfastes sur la santé des gens, particulièrement dans le secteur de Limoilou (photo), à Québec.

Photo Stevens LeBlanc

Des organismes environnementaux dénoncent les visées du gouvernement du Québec au sujet du nickel, qui pourraient avoir des conséquences néfastes sur la santé des gens, particulièrement dans le secteur de Limoilou (photo), à Québec.

Pour justifier sa décision de multiplier par cinq la limite de nickel permise dans l’air, le gouvernement Legault «manipule» une recommandation faite par une experte reconnue, déplorent des organismes environnementaux. 

Le projet de règlement controversé doit faire passer la norme quotidienne de nickel dans l’air ambiant de 14 à 70 nanogrammes par mètre cube (ng/m3).

Une limite annuelle de 20 ng/m3 serait également instaurée «afin de protéger la population contre les effets potentiels à long terme de l’exposition au nickel», explique-t-on.

Dans ses justifications, le gouvernement du Québec avance que la modification réglementaire «tient compte des rapports produits par quatre experts indépendants».

Un de ces rapports scientifiques s’intitule «Revue toxicologique de l’encadrement réglementaire de l’industrie du nickel pour le volet air ambiant».

Il a été produit en décembre 2018 par Michèle Bouchard, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire d’analyse et de gestion des risques toxicologiques. 

La Dre Bouchard y affirme, noir sur blanc, qu’un «objectif [valeur cible] à ne pas dépasser de 40 ng/m3 pour toute mesure sur 24 heures pourrait être visé pour prévenir les effets respiratoires chez les individus sensibles reliés à des expositions transitoires qui pourraient être plus élevées». 

«70, c’est plus haut que 40 !» 

Or, le gouvernement compte plutôt permettre à l’industrie d’aller jusqu’à 70 ng/m3 quotidiennement, soit presque le double de ce qui lui a été suggéré. Comment l’expliquer ? 

«Par souci de cohérence avec les autres normes du RAA [Règlement sur l’assainissement de l’atmosphère], il est proposé, dans le présent projet de règlement, d’ajuster la norme existante [contraignante] plutôt que de fixer une valeur cible. Le rapport de l’experte recommandait une valeur cible quotidienne non contraignante, soit une valeur vers laquelle l’industrie doit tendre. Le règlement est donc plus contraignant que ce que recommandait l’experte», a répondu par courriel Rosalie Tremblay-Cloutier, attachée de presse du ministre de l’Environnement, Benoit Charette.

Appelée à commenter, Véronique Lalande, porte-parole de l’Initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec, a rejeté ce raisonnement du revers de la main.

«C’est de la manipulation sémantique, a-t-elle tonné. 70, c’est plus haut que 40 et ça pose un risque plus grand pour la santé. Même mon fils qui aura 10 ans demain [aujourd’hui] et qui fait des fractions en ce moment dirait “ben voyons”.»

Celle qui parle également au nom de la Table citoyenne Littoral Est a ajouté que «c’est une vision pour promouvoir l’industrie. Il y a comme de la bullshit dès le départ. La chercheure n’a jamais écrit “70” !»

Une autre recommandation suivie

Notons par ailleurs que le gouvernement du Québec a choisi de suivre la recommandation de la même professeure Bouchard qui suggérait une norme annuelle de 20 ng/m3 pour le nickel. 

L’experte a affirmé opter pour ce seuil annuel afin de «prévenir les effets respiratoires critiques, caractérisés par une réaction inflammatoire, associés à une exposition répétée au nickel et ses composés [...] Cette valeur devrait également protéger contre les effets cancérogènes associés à l’exposition au nickel et ses composés».

Michèle Bouchard, actuellement en arrêt de travail, n’a pas rappelé Le Journal. Elle doit participer au comité plénier organisé par la Ville de Québec sur le nickel le 3 février.  

— Avec Nicolas Lachance 

Qu’est-ce que le nickel ?   

-Il s’agit d’un élément chimique sous forme de métal.    

-Il sert à la fabrication d’acier inoxydable, de batteries et d’alliages.   

-Des composés peuvent se retrouver sous plusieurs aspects en raison des industries minière et gazière :       

Métalliques : plus grosses particules moins risquées pour la santé. 

Sulfurés, oxygénés ou solubles : petites particules connues pour causer le cancer.

Carbonyles : liquide toxique incolore à odeur de moisi.

Sources : CNESST et Santé Canada 

Ailleurs dans le monde  

En Californie 

La Californie identifie le nickel comme un contaminant atmosphérique toxique et il fait partie de la liste des produits chimiques connus pour causer le cancer.

La norme de l’État américain est de 14 nanogrammes sur une année, soit le seuil proposé par le Bureau de l’Environnement de la Californie.

Il s’agit d’une ligne directrice sensiblement identique à la norme actuelle du Québec. Cependant, elle peut atteindre les 60 nanogrammes par mètre cube (ng/m3) pour une courte période de 8 heures.

Il ne s’agit toutefois pas d’une norme stricte, mais d’un critère utilisé dans les analyses de risques pour chaque projet réalisé selon les endroits.

Ceux qui ont réalisé le rapport comparatif pour le Québec sont d’avis que l’approche de gestion du risque pour l’adoption des normes en Californie est intéressante, mais pas la ligne directrice qui provoque la multiplication des négociations par projet. 

En Australie 

L’Australie-Occidentale est un État de la fédération australienne où se trouve la quasi-totalité des ressources en nickel du pays.

La norme fédérale qui a été établie est de 25 ng/m3 pour une journée ou de 50 ng/m3 en moyenne sur une année.

Toutefois, la norme peut varier selon l’endroit. Par exemple, en Australie de l’Ouest, le Western Australian Department of Health (DoH) a établi une ligne directrice annuelle de 3 ng, comme il est recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Pour le port d’Esperance, la valeur imposée dans le certificat d’autorisation est de 14 ng.

Selon le rapport comparatif, la norme australienne ne semble pas une bonne approche pour le Québec, car elle entraîne une négociation au cas par cas qui n’est pas souhaitable. 

L’Union européenne 

Le Rapport comparatif des normes de nickel produit pour le gouvernement du Québec souligne qu’il n’y a pas de loi spécifique internationale reliée au nickel.

Québec aime toutefois se comparer à l’Europe. Là-bas, après négociation, la norme de nickel s’est établie à 20 nanogrammes par mètre cube (ng/m3) en moyenne sur une année.

Il s’agit toutefois d’une « valeur cible » et non d’une «valeur limite». Cette valeur cible doit être respectée dans la mesure du possible.

Selon l’Union européenne, il faut «trouver un équilibre entre la protection de la santé des personnes et la non-imposition de coûts excessifs qui entraîneraient la fermeture d’entreprises.»

Au Québec, il s’agira d’une valeur limite. Le Rapport de Québec recommande cette norme. En ce moment, la norme du Québec est de 14 ng/m3 en tout temps.

La nouvelle réglementation permettrait une moyenne annuelle de 20 ng/m3 et de 70 ng/m3 par jour. 

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