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Autochtones: que manquait-il dans les excuses du pape ?

Malgré leur accueil des demandes de pardon du pape en sol canadien, plusieurs chefs autochtones, dont Konrad Sioui et RoseAnne Archibald, ont persisté et affirmé qu’elles étaient incomplètes et insuffisantes. Qu’est-ce qui manquait justement?  

1) Les demandes d’excuses ont été exprimées à propos des actes de violence physiques, mentaux et spirituels commis. Pas un mot sur ceux de portée sexuelle.  

2) Les formulations étaient d’ordre général quant aux responsables des méfaits : «pardon pour le mal commis par certains nombres de catholiques» dit François. Aucune mention des prêtres et religieuses fautifs ni de l’institution-église impliqués.

3) L’abrogation de la doctrine de la découverte n’a pas été prononcée. Aucune mention des pratiques génocidaires de l’institution-église depuis le début des colonisations. Un pape ne peut contredire d’autres papes qui ont signé des bulles autorisant de telles assimilations morales et physiques forcées. Notons que ces crimes ne se sont pas seulement déroulés au XVIe siècle, mais durant les cent cinquante dernières années alors que les droits de la personne et d’autres chartes avaient été promulgués.  

4) La nécessité de sanctions adéquates et de compensations financières n’a pas été mentionnée. Il appert qu’aucun sou n’a été encore versé. On parle de 40 000 $ seulement pour chaque victime, ce qui est dérisoire, vu les décennies de souffrance et les vies traumatisées ou happées.   

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Cependant, la reconnaissance du génocide culturel, mentionnée in extremis dans son avion qui le ramenait à Rome, devait avoir un effet de tsunami institutionnel et politique. Cela ne semble pas encore provoquer des vagues tangibles. Sûrement que ça remue fortement au plus haut niveau dans les coulisses. Une telle parole explosive ne peut demeurer sans conséquences et ne peut être glissée sous les fleurs du tapis. 

Ce voyage pénitentiel prend maintenant des dimensions incroyables. La référence explicite au génocide allume un bûcher où les coupables devraient monter conjointement et solidairement pour expier leurs offenses: « (avoir) contribué aux politiques d’assimilation culturelle et de séparation » spécifie le pape.  

Le crime de génocide, organisé et planifié délibérément en vue d’éliminer un peuple et sa culture, est cent fois plus grave. Il ne concerne pas seulement un individu ou «certains nombres de catholiques», mais des communautés entières sur des siècles. Ces atteintes aux droits des peuples autochtones du Canada orchestrées par un État et des institutions religieuses, répondent aux critères de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1946) de l’ONU. 

L’ampleur des chiffres parlent par eux-mêmes : 150 000 enfants enlevés de force à leurs parents, 6000 pensionnaires qui périssent à cause de mauvais traitements et enterrés en catimini... De tels gestes ne peuvent nullement être mis sur le dos des pratiques usuelles de l’époque. 

On doit s’attendre à des sanctions proportionnelles au crime de génocide qui est un crime contre l’humanité. Son effacement nécessite une réparation à la hauteur. Les médias rapportent la possibilité d’octroyer des terres pour compenser. 

L’accusation ne vient pas seulement de l’extérieur (la Commission de vérité et de réconciliation mentionnait déjà un génocide culturel en 2015) ni encore d’un tribunal, mais de l’intérieur. Le pape lui-même s’auto-condamne, condamne son institution et l’État, pris dans le piège. 

Comment réparer les pots cassés? Du côté de l’institution-église, les membres de la curie romaine peuvent prétendre que cette déclaration est privée et ne les engage pas. Ce n’est pas prononcé ex cathedra. Il n’avait ni sa mitre (anciennement tiare) sur la tête ni sa crosse dans la main. Ils n’ont pas été consultés, donc ce n’est pas un geste collégial. Cette opinion n’est pas officielle. Exactement comme quand, dans un autre avion qui le ramenait de voyage, il a démontré une ouverture à l’endroit des gais en proclamant : «Qui sommes-nous pour les juger?» Même pas un an après, un synode des évêques sur la famille étouffe cette avancée et confirme la position opposée. On n’en a plus entendu parler. 

De plus, selon le dogme de l’infaillibilité de l’institution-église, qu’un pape abroge les écrits d’autres papes (en l’occurrence la bulle Inter Caeterade édictée en 1493 par Alexandre VI qui offre des terres aux colonisateurs et bénit l’assimilation totale des peuples envahis à la foi catholique) prouverait qu’elle s’était trompée dans son jugement et ses pratiques séculaires. Ce qui est inacceptable pour le magistère. Cette première ouvrirait la porte à d’autres abrogations comme celle de leur position millénaire contre l’ordination des femmes et les gays. 

Cette déclaration imprévisible a des conséquences extrêmement lourdes de ce côté de l’Atlantique aussi. Comment le pape qui préside à la charité va-t-il entraîner les prélats canadiens à réparer ce génocide irréparable? Ces derniers, à l’ego prépondérant, ne sont pas chauds à l’idée de s’auto-flageller. Un synode pancanadien sur le sujet arriverait à point nommé afin qu’ils reconnaissent leur responsabilité dans ces torts et posent les gestes concrets et satisfaisants pour réparer l’irréparable. Suivra une lettre post-synodale papale qui formulera les demandes complètes de pardon. 

Du côté du gouvernement fédéral, des compensations financières et territoriales doivent être négociées à l’entière satisfaction de tous les Autochtones blessés. 

Les actes tangibles de réparation à ces deux niveaux, ecclésial et gouvernemental, complèteront la deuxième moitié manquante au processus de pardon entamé. 

Le pèlerin venu rayer le feu l’embrase, voire l’amplifie. C’est peut-être pour mieux l’éteindre. 

Bernard Anton, théologien, auteur de Lettre à poster, Prévost

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