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À l’aube d’une nouvelle «ère de catastrophes»?

C’est ainsi que l’historien britannique Eric J. Hobsbawm avait qualifié la période 1914-1945. Une guerre de grande ampleur est-elle possible, à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui entre la Russie et l’Ukraine? Souligner certains parallèles entre la période actuelle et cette ère de catastrophes devient tentant, dans le contexte actuel. 

Le déclin de la Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et la montée de nouvelles puissances – États-Unis, Allemagne, Japon – ont mené à deux guerres mondiales pour déterminer laquelle jouerait le rôle de puissance hégémonique. Aujourd’hui, selon certains, le déclin des États-Unis et la montée de la Chine et de l’Inde, en plus du retour de la Russie après des décennies de déclin, nous placent dans une situation dangereuse. 

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Les États-Unis n’acceptent pas la nouvelle réalité multipolaire (l’existence d’au moins trois grandes puissances concurrentes), alors que la Chine, la Russie et d’autres résistent de plus en plus à l’hégémonie que Washington cherche à maintenir. À travers l’histoire, les transitions d’une hégémonie à l’autre ont eu tendance à provoquer des guerres d’envergure.

Écoutez l'entrevue de Richard Martineau avec Michel Roche, professeur en science politique sur QUB radio :

Recul de la démocratie

Les années 1920 et 1930 ont été caractérisées par un recul de la démocratie avec la montée du fascisme, du nazisme et d’autres types de dictature (Franco en Espagne, Salazar au Portugal, etc.), dans un contexte de crise économique encore inégalé. Aujourd’hui, dans un registre moins dramatique – pour l’instant, du moins –, il faut noter la montée des droites radicales dans les pays développés. Du côté citoyen, les enquêtes d’opinion démontrent un recul de l’attachement aux valeurs démocratiques. 

Aux États-Unis, première puissance mondiale, la démocratie est manifestement en crise, comme l’ont illustré l’attaque du Capitole et le refus de millions de personnes d’accepter le résultat de l’élection présidentielle. À cela, il faut encore ajouter un phénomène nouveau: la catastrophe environnementale avec la disparition de milliers d’espèces vivantes, l’épuisement des ressources et les changements climatiques. Des temps difficiles s’annoncent.

Guerre mondiale?

Doit-on craindre une nouvelle guerre mondiale? Ici, la plus grande prudence est de mise. L’histoire ne se répète pas forcément, et surtout pas de la même manière. La Russie est beaucoup plus faible sur le plan économique que l’était l’Allemagne, qui était alors la première puissance industrielle européenne. Elle n’a ni les moyens – on le voit sur le terrain – ni l’intention d’entreprendre la conquête de l’Europe. 

La guerre entre la Russie et l’OTAN par Ukraine interposée demeure cependant lourde de dangers. Les armes nucléaires n’existaient pas à l’ère des catastrophes, sauf à la toute fin, en 1945. Cette année-là, un seul pays en disposait, les États-Unis, qui en ont d’ailleurs fait usage. La Russie disposerait aujourd’hui d’environ 6000 têtes nucléaires. Plus l’armée ukrainienne gagne du terrain, plus le risque d’un geste désespéré de la part des autorités russes augmente. Ce n’est pas pour rien que le discours de Biden à l’égard de Poutine emprunte un ton plus «diplomatique» ces jours-ci. 

On sait par ailleurs que les états-majors des armées russe et américaine sont en contact permanent pour éviter le pire. En même temps, il faut tenir compte de la réalité interne de la Russie. Depuis 2014, Poutine n’a plus rien à offrir à son peuple en matière de progrès économique et social. Sa popularité avait d’ailleurs commencé à décliner avant la guerre. La fragilité de son régime le pousse dans une spirale dans laquelle nous pourrions être entraînés plus directement que nous ne le sommes déjà.

Il ne faudrait toutefois pas oublier que la vie politique n’est pas affaire de mécanique ou de lois naturelles, mais plutôt de volonté des acteurs et des citoyens: un retournement demeure toujours possible et généralement imprévisible. 

Autant la montée des droites radicales pourrait se heurter à de nouvelles orientations politiques qui leur feraient perdre des appuis, autant le peuple russe pourrait se soulever contre le régime de Vladimir Poutine. C’est tout aussi vrai pour les peuples de Chine et des États-Unis. Une nouvelle ère des catastrophes, bien que possible, n’est pas forcément inévitable.


Michel Roche, professeur de science politique et spécialiste de la Russie à l’Université du Québec à Chicoutimi

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